C’est désormais l’entente cordiale entre François Bayrou et Édouard Philippe. Pour preuve, les deux hommes se sont affichés ensemble le 29 septembre à l’université de rentrée du MoDem, à Guide! (Morbihan).

Le Premier ministre participait pour la première fois à cette petite sauterie, et, s’il a un peu hésité à venir à cause du décès de Chirac, il n’a pas voulu prendre le risque de fâcher son nouvel ami Bayrou. Poussant même la délicatesse jusqu’à le ramener à Paris dans son propre avion.

Les deux hommes se sont d’ailleurs livrés à un joli numéro de duettistes à propos des retraites, qu’ils avaient soigneusement mis au point avant de prononcer leurs discours respectifs devant les militants centristes.

Premier acte : le chef du MoDem confie la veille (28/9) aux journalistes — qui ne se sont pas pressés pour l’événement, ils n’étaient que… huit les réserves fondamentales que lui inspire la réforme.

« Il faut garantir, leur dit-il, que les acquis sont acquis » (non, Bayrou ne bégaie plus : c’est une formule). Mais aussi : « Le sentiment de spoliation serait très dangereux et injuste ».

Une thèse qu’il développe le lendemain dans son discours à la tribune, en insistant sur trois points.

Primo : il réaffirme que « les droits acquis doivent être acquis ».

Deuzio : il propose que la valeur du point soit « confiée à une autorité indépendante dans laquelle les partenaires sociaux doivent figurer».

Tertio : il réclame que les bénéfices engrangés par certaines caisses professionnelles (avocats, médecins…) soient garantis.

Miracle ! Dans son discours, le Premier ministre cède sur toute la ligne aux revendications de lou Bayrou. Ces « trois accents toniques me vont parfaitement bien », assure-t-il. Ainsi, selon lui, rien de ce qui a été cotisé ne sera perdu, et cela vaut pour tous les régimes spéciaux. Rien de ce qui y a été déjà versé ne sera transformé en points. Voilà pour les droits acquis.

Ensuite, Philippe accepte le principe d’un garde-fou pour qu’un futur gouvernement n’ait pas l’idée saugrenue de diminuer la valeur du point pour des raisons budgétaires.

Enfin, il s’engage à garantir que les fonds capitalisés dans les régimes de certaines professions libérales (celles qui ont manifesté le 16 septembre) ne serviront pas à équilibrer l’ensemble du système.

Un triomphe sur toute la ligne pour le maire de Pau, qui en a bien besoin pour continuer à exister. Et, surtout, des concessions très importantes faites en direction des syndicats et des professions électoralement sensibles.

Malheureusement, à l’exception d’une brève dans « Les Echos », ce double message est passé totalement inaperçu dans la presse, trop occupée par le décès de Chirac.

Le patron du MoDem avait pourtant insisté sur l’importance de l’enjeu.

« Depuis des années, j’ai beaucoup travaillé sur la retraite par points, et cette réforme peut échouer, avait-il expliqué. Si on claque brutalement les régimes spéciaux, on est morts ; si on touche aux capitaux accumulés par les professions libérales, on est morts ; et, si on touche à la valeur du point sans le laisser décider par une instance indépendante où siègent les syndicats, on est morts. »

Bayrou, lui, est bien vivant.

Il ne lui reste plus qu’à empêcher Bercy de siphonner les 71 milliards de réserves des régimes Agirc-Arrco. Et, après avoir tant œuvré pour les forces laborieuses, il pourra prendre une retraite bien méritée.


Article non signé. Le Canard enchaîné. 02/10/2019