Qui sommes-nous pour juger.

Si nous publiions des extraits d’un article paru dans les Inrocks (Lien), c’est avant tout parce que nous pensons que la société est tout autant valablement représentée par des élus ayant assumé leur coming-out, que des personnes au profil « standardisé ». L’important étant avant tout qu’il respecte leurs électrices-électeurs et vote en fonction de leur mandat. MC


22 novembre 1998. En plein débat sur le pacs, devant la caméra de l’émission Zone interdite, sur M6, Bertrand Delanoë devient le premier homme politique français en vue à faire son coming-out. Alors sénateur, le socialiste sait qu’il risque gros : il est bien seul à ainsi oser affirmer son homosexualité. Et si cette révélation démolissait sa carrière ? Il n’en sera rien : trois ans plus tard, Delanoë ravit la mairie de Paris à la droite de Jean Tiberi. […]


  • Ils sont quatre – trois hommes, une femme – à avoir accepté de répondre à l’invitation de Christophe Honoré.

Ian Brossat, 39 ans[…], Mounir Mahjoubi, 35 ans, 49 ans, Laurence Vanceunebrock-Mialon 49 ans[…], David Belliard, 41 ans. […] Pour ces quatre-là, c’est chose faite. Mais, après, comment ça se passe ?[…] … aujourd’hui, on voit arriver une génération beaucoup plus à l’aise avec le sujet, avec de plus en plus de politiques out. D’où vient ce changement radical ?

Laurence Vanceunebrock-Mialon — Je pense que c’est dû à ce qu’il s’est passé dans la société : la parole sur le sujet qui se libère, les lois qui changent… C’est au fil de l’évolution des lois que le quidam se rend compte que, finalement, la population homosexuelle est tout à fait « normale ».

David Belliard — Il y a une transformation du contexte social, c’est sûr. Après, je pense qu’il y a une attente en politique qui est d’abord une question de sincérité. […]

  • Est-ce que c’est parce que l’on exige de plus en plus de transparence ? C’est un mot qui est arrivé assez récemment en politique.

Mounir Mahjoubi — Oui, mais pas sur la vie privée. L’exigence de transparence des Français porte sur notre vie économique, pas sur la vie privée.

David Belliard — Si je regarde ce qu’il s’est passé pour moi, à aucun moment il n’a été question de cacher mon homosexualité. Ça a été tellement difficile de l’exprimer auprès de ma famille que je ne me voyais pas, de toutes façons, faire quoi que ce soit dans ma vie sans affirmer le fait que c’est une partie de mon identité.

Ian Brossat — Pour aller dans le même sens, je ne me suis jamais réveillé un matin en me demandant ce qu’il fallait que je dise de moi pour bien représenter les gens. En fait, il y a une continuité totale entre l’individu que je suis dans la vie de tous les jours et mon engagement politique. En revanche, je ne voulais pas que l’on ne me voie qu’à travers ce prisme-là. […]

  • On pourrait tout de même penser qu’être out peut avoir un coût dans une campagne…

Mounir Mahjoubi — Pendant l’élection pour ma circonscription (la 16e de Paris – ndlr), l’équipe de celui que j’ai battu, Jean-Christophe Cambadélis, a plus ou moins utilisé cet argument sur le terrain. C’est une des circonscriptions les plus pauvres de Paris, avec des populations dont certains pourraient croire qu’elles ne voteraient pas pour un homo. En vrai, cela leur est égal ! […]

  • On imagine qu’autour de vous il y a aussi des hommes et des femmes politiques qui ont fait le choix, inverse, de ne pas en parler. Comment le justifient-ils ?

Mounir Mahjoubi — Ici, nous sommes quatre personnes qui essayons de vivre normalement nos vies publiques et privées, mais il y a un moment – un moment militant – où l’on se rend compte qu’il serait utile à de très nombreuses personnes que nous en parlions. On sort alors de cette simple normalité et on décide d’en parler.

J’ai aussi des collègues, ici à l’Assemblée, qui le vivent et ne le cachent pas, mais il n’y a pas eu ce moment où ils ont eu envie de l’évoquer publiquement.

Puis, il y a une troisième catégorie de personnes : ceux qui le cachent. […]

  • Est-ce qu’il y a, autour de vous, des gens qui vous ont déconseillé de faire un coming-out public ?

Ian Brossat — Oui. […]

  • Quand nous avons voulu organiser cette rencontre, nous n’avons pu que constater qu’il y avait beaucoup plus d’hommes que de femmes parmi les politiques out que nous pouvions inviter. Parce qu’en politique il est encore plus dur d’être à la fois femme et homo ?

Laurence Vanceunebrock-Mialon — C’est aussi dû à la place des femmes en politique. Elles sont moins nombreuses. Moi je vis tout ça très bien ; en fait, j’ai de la chance ! Mais c’est vrai que c’est plus dur d’être une femme, en règle générale. […]

 Mounir Mahjoubi — Les politiques que je connais et qui ne veulent pas en parler sont majoritairement des femmes. Chacune a ses raisons personnelles. L’une, c’est parce qu’elle ne veut pas mettre la pression sur ses enfants ; l’autre parce qu’elle n’a pas fini avec la famille. Et les autres, c’est à cause de contextes politiques locaux explosifs, où elles se disent : « Ça, c’est l’information de trop. »

  • Etre en politique, c’est porter des convictions mais c’est aussi convaincre les électeurs, et donc séduire. […]

 Laurence Vanceunebrock-Mialon — Pour la campagne des législatives, quand je n’avais personne pour s’occuper de ma plus jeune fille, je l’emmenais avec moi. Le soir où j’ai remporté les élections, il y avait mes filles et ma femme. Mais il n’y avait pas de volonté de séduire, je ne me suis pas dit : « Tiens, je vais le mettre en scène. » C’était juste la conséquence d’une contrainte…

[…]

 Mounir Mahjoubi — En ce qui me concerne, les photos dans Paris Match ont été faites après mon soi-disant coming-out « officiel » : j’ai fait un tweet militant pour la journée de lutte contre l’homophobie et c’était la première fois que j’abordais le sujet depuis que j’étais connu nationalement – même si j’en avais déjà parlé avant. Après ça, j’ai reçu énormément de messages. Lors de la grande rencontre des quartiers à l’Elysée, une personne m’a attrapé pour me dire : « Grâce à vous on a parlé de ça à la maison, parce que je savais qu’elle ne voulait pas me dire un truc et je lui ai dit : « C’est pas grave, Mounir il l’est et c’est pas grave. » […]

  • Nous observons que les hommes ou les femmes politiques out s’affichent toujours aux côtés de leur compagnon, de leur compagne. Une homosexualité qui échapperait à la norme du couple stable, supposément fidèle, n’est-elle pas affichable ?

David Belliard — L’obligation de la normalité me fatigue un peu. Je suis en couple, mais je n’ai pas forcément envie de donner à voir l’image d’une homosexualité hyper-bourgeoise, hyper-hétéronormée. […]

 Mounir Mahjoubi — Je crois qu’il ne faut juger aucune situation. […]

  • Est-ce que vous pensez que la découverte de votre homosexualité vous a sensibilisés aux injustices, aux combats politiques, et a pu accélérer votre engagement ?

David Belliard — L’homosexualité fait partie des choses qui lient le personnel au politique. Ce que j’ai vécu comme un stigmate quand j’étais gamin, on le renverse, comme l’explique Erving Goffman. Et ça, c’est de la politique. Je ne serais jamais allé dans un parti politique qui n’était pas clair et engagé sur ces questions. 

  • Avec le sida, Act Up, la prise de conscience politique a été plus rapide. C’est une donnée qui doit influencer votre perception de la société…

Ian Brossat — Je pense que l’on est un certain nombre à vivre l’homosexualité, au départ, comme un stigmate. L’écharpe tricolore est aussi un moyen de retrouver une forme de respectabilité. […]

 Question à Franck Riester, ministre de la Culture

  • Est-ce que vous avez eu l’impression que votre homosexualité a déjà été instrumentalisée pour déstabiliser votre carrière politique ?

« Ce n’est pas une impression. Elle a été instrumentalisée, comme elle l’est pour beaucoup d’autres. Quand j’étais maire de Coulommiers, certains ont pensé qu’y faire des allusions à peine masquées en plein conseil municipal suffirait à me déstabiliser : ils se trompaient. Croyez-moi, il m’en faut plus ! Mon homosexualité n’est pas un secret. Je n’ai jamais eu à la cacher. Mais tout le monde n’a pas cette chance, et j’en ai conscience. Quand j’en ai parlé dans la presse, j’ai reçu des centaines de lettres de jeunes qui me disaient que ça les avait aidés. Je crois qu’en tant que personnalité publique, on a une forme de responsabilité. La responsabilité d’en parler, de montrer que l’on n’a pas à se cacher. »