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« Cela s’est toujours vérifié ». Gérard Noiriel.

[…] … l’historien Gérard Noiriel analyse la place qu’occupe Eric Zemmour dans « la part sombre de la République » et compare sa rhétorique identitaire à celle, antisémite, d’édouard Drumont.

  • Éric Zemmour était, samedi, l’invité d’honneur de la convention de la droite, organisée par Marion Maréchal-Le Pen. Outre sa chronique dans le Figaro et son émission sur Paris Première, il a obtenu un créneau quotidien sur la chaîne CNews. Comment expliquer une telle place dans la vie politique et les médias ?

Gérard Noiriel C’est une bonne question, qui permet de sortir d’une hyper-personnalisation. Zemmour, c’est le résultat de certaines mutations des champs médiatiques qui ont fait le jeu de journalistes pamphlétaires à partir des années 2000 : chaînes en continu, TNT et réseaux sociaux. Si l’islamophobie n’est pas un phénomène nouveau, sa banalisation est inquiétante.

  • Si Éric Zemmour vient à nouveau d’être reconnu coupable de provocation à la haine raciale, son audience est réelle. Dans votre ouvrage, vous soutenez que « les propos de Zemmour libèrent des pulsions que le droit actuel s’efforce de contenir »…

Gérard Noiriel Le droit, qui condamne Zemmour pour la troisième fois, se fonde sur l’incitation à la haine en fonction des origines. Or, Zemmour dénonce toujours la loi comme injuste. Dans sa rhétorique, il se présente comme une victime. Son discours est une délinquance de la pensée, de non-respect de la loi. Il ne fonde pas son discours sur la raison. Son fonds de commerce, c’est la tragédie, l’apocalypse. Ce qui explique que ceux qui ont des propensions à s’angoisser vont y adhérer. J’ajoute que Zemmour a en fait basculé dans les années 2000, selon moi, par opportunisme et carriérisme.

  • Vous étudiez, dans le Venin dans la plume (1), le parallèle que l’historien israélien Shlomo Sand a esquissé entre Édouard Drumont et Éric Zemmour. À l’immense succès d’édition de la France juive du premier, en 1886, répondrait celui des ouvrages de Zemmour.

Gérard Noiriel Édouard Drumont comme Éric Zemmour sont ce que Bourdieu appelait des transfuges, qui utilisent leurs origines populaires pour tenter de persuader leurs lecteurs. Zemmour rejette toutes les critiques à son encontre comme mépris de classe.

Tous deux profitent du fait que la presse de masse va inventer la « fait-diversion » de la politique : un criminel, une victime, un juge/policier. Cette matrice organise une vision de la politique : Drumont va personnifier la France, et non les Français, comme victime, et l’agresseur comme étranger/juif.

Chez Drumont, le « remplacement » se fait par le haut, avec Rothschild. Chez Zemmour, le « remplacement » se fait par en bas. Le schéma s’est adapté à la conjoncture et aux lois antiracistes. Mais la matrice est la même : la France est victime du parti de l’étranger, dont la quintessence est, pour lui, le musulman. Ce qui se présente chez Zemmour comme histoire est un récit tragique qui fait de la France une personne menacée, incarnée par les grands hommes.

La grammaire de ces discours identitaires oppose un « nous » aux « eux », et inverse les rapports dominants-dominés. Zemmour entend réhabiliter la colonisation en faisant des colons des victimes et des immigrés des dominants.

De fait, lorsque la lutte des classes s’affaiblit, les schémas identitaires sont relancés. Cela s’est toujours vérifié dans l’histoire : quand le social recule, l’identitaire augmente.

  • Le choix de Macron de remettre l’immigration au cœur du débat publique, alors que les retraites sont en discussion, n’est-il pas une autre forme de diversion ?

Gérard Noiriel L’usage de la thématique de l’immigration est une vieille ressource de la droite depuis la fin du XIXe siècle. La droite a toujours joué le national contre le social, c’est une structure qui perdure à toutes les époques.

  • Quelle est la fonction sociale de l’histoire que vous reprenez de Marc Bloch ?

Gérard Noiriel Comme historien, je ne propose pas de programme politique. Ma prudence est aussi une critique vis-à-vis des intellectuels. Le terme politique est utilisé trop largement. Je crois à la conception bourdieusienne de l’autonomie des champs. Les enjeux du métier d’historien relèvent de l’éducation civique. Ils visent l’émancipation des personnes, plutôt que la bataille politique. La science doit se cantonner dans l’explication et la compréhension mais doit être communiquée à tous.

  • Opposer aux discours identitaires un travail de « désidentification », c’est aussi une perspective pour les programmes scolaires, le développement de l’esprit critique et citoyen.

Gérard Noiriel Tout à fait. Ce point est en filigrane dans le Venin dans la plume. Il se trouve davantage explicité dans mon Histoire populaire de la France, dans laquelle je commence par montrer que la science, comme souci du vrai, vise à permettre à chacun ce que Brecht appelait le Verfremdet, le processus pour se faire étranger à soi-même.

Le Venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, de Gérard Noiriel. La Découverte, 252 pages, 19 euros.


Entretien réalisé par Nicolas Mathey – Source