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Dans un livre qui connaît une large diffusion, intitulé Caliban et la sorcière, l’essayiste italienne Silvia Federici revient sur le sort réservé à un certain nombre de femmes accusées de sorcellerie au sortir du Moyen Âge.

Elle montre que les procès en sorcellerie ne sont pas totalement dénués de logique et de raison. Contre l’idée d’un mouvement irrationnel et inexplicable, elle veut, au contraire, montrer que le capitalisme naissant a eu besoin de rationaliser et d’intensifier la production de nouveaux êtres humains.

Cette logique a conduit, selon elle, à retirer aux femmes le contrôle qu’elles avaient sur leur corps et à les priver de toute possibilité de recourir aux avortements ou à toute forme de contraception, les infanticides étant également très sévèrement punis. Pour ce faire, Silvia Federici recourt à une large bibliographie historique.

Le capitalisme naissant apparaît alors comme une tentative massive visant à écraser les révoltes des « classes populaires » contre le féodalisme. Pour Silvia Federici, le capitalisme est une réponse des classes dominantes aux révoltes anti-féodales au sortir du Moyen Âge. Dans ce cadre, les penseurs rationalistes, tels que Hobbes ou Descartes, ont été des alliés objectifs de l’État et ont participé à justifier l’écrasante domination imposée aux « classes populaires » en révolte.

Sorcellerie et capitalisme

L’hypothèse proposée par Silvia Federici, selon laquelle ces procès en sorcellerie s’inscriraient dans une logique de rationalisation de la reproduction humaine visant une « intensification » des naissances, n’est pas dénuée d’intérêt car elle tente de trouver des causes objectives et rationnelles aux procès en sorcellerie. L’intérêt de son ouvrage réside également dans la large place qu’elle accorde à la question de la nature et à la domination de cette dernière par le capitalisme.

« Les femmes auraient un monde à elles, un monde étranger au monde commun, un monde de savoir magique et ineffable qui ne les engagerait en rien dans les problèmes politiques modernes. »

Toutefois, la défense des « sorcières » et, avec elles, de l’irrationalisme pose un problème d’ordre politique. En effet, Silvia Federici propose une critique unilatérale de penseurs tels que Descartes ou Hobbes responsables, selon elle, de la naissance du rationalisme. La critique qu’elle adresse à Descartes porte essentiellement sur sa vision mécaniste des corps.

Cette conception serait étroitement liée à l’affirmation d’une volonté rationnelle toute puissante, qui se manifesterait aussi bien dans le contrôle complet de l’âme sur ses passions que dans l’ambition d’une philosophie visant à se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ce faisant, le rationalisme cartésien jouerait malgré lui le rôle d’allié de l’État moderne et capitaliste naissant.

Cela alors que le projet de Descartes consiste à s’émanciper du pouvoir de l’Église et de la philosophie scolastique, jugée spéculative, pour fonder une philosophie pratique. Elle attribue à Hobbes une autre forme d’alliance avec le pouvoir étatique consistant à justifier la domination de l’État. Or la pensée matérialiste de Hobbes, confrontée aux guerres civiles qui déchirent son pays, est à la recherche des conditions permettant aux individus de vivre en paix en société. Dans ce cadre, la rationalité moderne, à l’origine du développement d’une pensée matérialiste (Hobbes) et d’une prise de distance avec les discours religieux et superstitieux, se voit accusée de n’avoir été qu’un instrument aux mains du capitalisme pour dominer les femmes et la nature.

Or les femmes sont pour Silvia Federici assimilées à cette même nature que la noblesse et la bourgeoisie cherchent à dominer. Ainsi, contre le rationalisme moderne assimilé à la domination capitaliste des femmes et de la nature, Silvia Federici prend la défense de la nature, des femmes et de l’irrationalisme, ce qui explique qu’elle revendique le titre de « sorcière ».

La sorcière, en effet, est une femme proche de la nature parce qu’elle possède une connaissance des herbes médicinales et de la pratique des accouchements (puisque la sorcière se trouve être souvent une sage-femme), qui s’oppose au savoir technique et rationnel de la médecine scientifique en plein développement. En ce sens, la sorcière se présente comme une figure positive de la nature et d’un irrationalisme revendiqué.

Un féminisme essentialiste

En présupposant des femmes, ici les sorcières, proches de la nature, Silvia Federici fait des femmes de la Renaissance des écologistes avant l’heure, mais elle est alors susceptible de retomber dans le féminisme essentialiste même si elle ne se revendique pas de l’essentialisme.

 Autrement dit, en faisant la promotion des savoirs non scientifiques détenus par les femmes, comme ceux des herbes médicinales, nous pouvons en déduire que les femmes seraient alors par nature, si nous pouvons nous exprimer ainsi, du côté de la nature, de la sensibilité et de tous les éléments extérieurs ou étrangers à la raison.

« S’opposer en féministe au capitalisme et poser que la révolution sociale ne se fera pas sans les femmes n’implique ni de valider ce monde tel qu’il est en niant notre dépendance première à la nature, ni de l’abandonner en se posant aux marges du monde mais de prendre pleinement sa part à son bouleversement. »

Mais cette perspective de type essentialiste ne mène-t-elle pas, sur le plan politique, à une forme d’utopisme ? En associant les femmes à la figure de la sorcière censée être « du côté de la nature », et alors même qu’il s’agit de leur donner un rôle dans l’histoire, nous pouvons être conduits à penser que les femmes seraient en marge de l’histoire et de la lutte politique elles-mêmes. Les femmes auraient alors un monde à elles, un monde étranger au monde commun, un monde de savoir magique et ineffable qui ne les engagerait pas dans les problèmes politiques modernes.

Les femmes, partie prenante de l’histoire

De plus, comme Silvia Federici refuse toute lecture dialectique de l’histoire, le capitalisme se présente exclusivement sous ses aspects négatifs. Contre la perspective marxiste d’un développement toujours contradictoire du capitalisme, l’auteure propose une lecture unilatérale de l’histoire du capitalisme, mais de cette manière nous ne pouvons plus expliquer pourquoi les femmes sont devenues historiquement des « sujets de droit » dans le cadre du développement du capitalisme et non pas seulement des sujets de « fait » de l’histoire.

Pourtant, c’est bien ce qui s’est produit : les femmes sont aujourd’hui engagées dans un processus mondial d’émancipation politique.

En devenant des citoyennes et en obtenant le droit de vote, les femmes sont devenues, dans de nombreux pays du monde, des sujets de droit. Du point de vue juridique et politique, elles ne sont plus des « mineures ». Loin d’être aux marges de la société et d’en incarner l’Autre absolue, comme le suggère la figure de la sorcière, les femmes sont en passe de devenir en droit et non pas seulement en fait des actrices de l’histoire mondiale sur le plan social comme sur le plan politique.

Cette inscription au sein de l’histoire, comme actrices désormais reconnues, n’implique pas seulement un formidable élan de liberté : en devenant partie prenante de cette histoire mondiale, les femmes en deviennent également comptables.

Cela veut dire, pour reprendre les trois figures de femmes du roman d’Aragon, Les Cloches de Bâle, que les femmes ne sont plus seulement les « femmes de » leurs pères ou de leurs maris, comme le personnage de Diane. Elles ne sont plus seulement le personnage de Catherine qui hésite à s’engager dans le monde, mais elles sont nécessairement appelées à être ou à inventer les Clara Zetkin, les Rosa Luxemburg ou les Martha Desrumaux de demain ; elles sont appelées à prendre le monde pour objet de leurs passions et de leurs engagements.

S’opposer en féministe au capitalisme et poser que la révolution sociale ne se fera pas sans les femmes n’implique ni de valider ce monde tel qu’il est en niant notre dépendance première à la nature, ni de l’abandonner en se posant aux marges du monde mais de prendre pleinement sa part à son bouleversement.


Saliha Boussedra est philosophe. Elle est docteure en philosophie de l’université de Strasbourg. Revue « Cause commune »  n° 11. Source