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Aujourd’hui, la religion est bien souvent au cœur des contestations des nombreux visages de la mondialisation, au Nord comme au Sud. Au visage militaire et impérialiste de la mondialisation, on oppose la guerre sainte ou la paix. À son visage mercantile, on oppose la spiritualité religieuse. À l’atomisation sociale qu’elle génère, on oppose la solidarité communautaire et confessionnelle.

Si la religion peut constituer une forme de protestation contre la globalisation, alors il convient de penser sa relation avec d’autres formes de protestation, en particulier avec la protestation sociale qui se définit dans une référence au mouvement ouvrier du XXe siècle. C’est ce à quoi nous invitait André Tosel dans l’un de ses derniers ouvrages, Scénarios de la mondialisation culturelle (Kimé, 2011).

D’abord, deux écueils : tenir pour rien la protestation religieuse ou la surestimer.

« Ce qu’il s’agit dès lors de critiquer, ce n’est pas la religion en tant que telle, mais la forme identitaire qu’elle peut revêtir. »

La tenir pour rien, c’est la considérer comme une illusion irrationnelle, comme un masque venant dissimuler le vrai conflit, le conflit social, la lutte des classes, qui ne peut se formuler que dans les langages du socialisme, du communisme ou du républicanisme social. Le problème est que cette abolition par décret théorique du discours religieux est inefficace. On ne peut espérer rallier quelqu’un en commençant par déclarer inepte le point de vue qui est le sien.

On peut aussi surévaluer la portée du discours religieux. Il serait plus noble que la protestation sociale, laquelle ne viserait que des objectifs étroitement matériels. La protestation religieuse viserait plus haut, une nouvelle civilisation. Le problème de cette position est le suivant : elle ne fournit aucun critère pour distinguer à l’intérieur de la religion ce qui acceptable et ce qui ne l’est pas. André Tosel écrit : « Il ne suffit pas de vivre une expérience comme spirituelle, de revendiquer une spiritualité pour éviter qu’elle ne soit participation secrète au chaos du monde et complicité inconsciente avec son non-sens actuel et ses violences présentes. »

Articuler protestations sociale et religieuse
La solution semble se situer dans l’articulation des deux protestations, sociale et religieuse. Mais comment ? À quelles conditions les deux perspectives peuvent-elles se recouper de façon féconde ? La critique sociale peut-elle s’allier avec n’importe quelle protestation religieuse ? Comment choisir ?

Pour répondre à cette question, André Tosel propose de distinguer deux grands types de conflictualité : le conflit social et le conflit identitaire.

Les deux conflits se distinguent quant à leur but.

Le premier porte l’exigence d’égalité/équivalence de tous, l’exigence de démocratisation comme lutte d’un dehors exigeant d’être dedans, celle d’un monde en commun contre le refus des assignations et séparations identitaires, celle de la coopération dans le travail.

Le second conflit, le conflit identitaire, vise la reconnaissance de différences déterminées, d’identités méprisées. Il est donc en son fond structuré par des oppositions duelles, « nous » face à « eux ». Rien en lui ne s’oppose à la constitution de formes de domination interne. Il ne vise pas la constitution d’un monde en commun, mais une pluralité de mondes comme autant d’archipels. Le conflit identitaire ne visant ni le partage ni l’inclusion, il est potentiellement lourd de violence.

« La religion, lorsqu’elle est campée sur le terrain social, est un allié dont la protestation sociale ne saurait se priver. Les deux protestations se retrouvent alors dans leur commun souci pour l’intégrité de “la racine de l’existence humaine”. »

Ces deux conflits expriment deux dimensions différentes de l’existence humaine. André Tosel écrit : « Par conflit social, on entend un conflit qui touche la racine de l’existence humaine saisie dans ses trois dimensions, celles de la vie, du travail, de la parole. » Le conflit social naît lorsque sont lésées « les bases de la subjectivité humaine comme puissance d’exister en toutes ses dimensions ».

La forme prise par ce conflit varie historiquement mais prend aujourd’hui la forme d’« une lutte pour une vie plus sûre et libre, pour un travail assuré et allégé, pour une expressivité aussi bien discursive que poétique des puissances de la parole ». Le conflit identitaire renvoie à une autre dimension de l’existence humaine : l’identité. Subjectivité et identité sont deux moments de toute existence humaine. L’une ne va pas sans l’autre, mais l’une ne se dissout pas dans l’autre. La subjectivité est affirmation de soi, mais indéterminée.

L’être parlant que je suis est un être parlant une langue déterminée, au sein d’une communauté déterminée ; l’être travaillant que je suis travaille dans un mode de production déterminé, en tant qu’homme ou en tant que femme, etc. « La subjectivité ne peut pas exister abstraction faite de ces identités mais elle ne se réduit pas à leur somme puisqu’elle s’exprime dans une puissance indéterminée d’activités dont sont susceptibles les hommes et les femmes, les homosexuels et les hétérosexuels, les catholiques et les musulmans, les Français et les Algériens, etc. » Cette unité « est celle d’une tension de deux moments, celui d’une équivalence générique qui fait que chacun et chacune participent de la même puissance d’exister en tant qu’être humain, vivant, travaillant, parlant, et celui du jeu différentiel des identités, de l’écart qui les caractérisent et qui qualifient les appartenances ».

Revenons maintenant à la question religieuse.

L’intérêt de la position d’André Tosel est de considérer que la protestation religieuse est relativement indéterminée par rapport à ces deux conflits. En particulier, la religion n’a pas à être située d’emblée sur le terrain du conflit identitaire. Elle peut l’investir, mais elle peut aussi ne pas le faire. Elle peut aussi choisir de se situer dans le conflit social. L’intérêt de l’analyse est de rappeler la pluralité des formes que peut revêtir la protestation religieuse. André Tosel propose donc de délier identitaire et religieux, l’identitaire n’étant que l’une des expressions possible mais nullement unique de la critique religieuse.

Ce qu’il s’agit dès lors de critiquer, ce n’est pas la religion en tant que telle, mais la forme identitaire qu’elle peut revêtir. La religion, lorsqu’elle est campée sur le terrain social, est un allié dont la protestation sociale ne saurait se priver. Les deux protestations se retrouvent alors dans leur commun souci pour l’intégrité de « la racine de l’existence humaine ». C’est par exemple, le combat de Martin Luther King contre une société américaine entravant l’affirmation de soi des Noirs en tant qu’êtres vivants, travaillant et parlant. Cette position a ceci d’intéressant qu’elle nous fait sortir de la critique en bloc de la religion ou de l’acceptation sans principe de n’importe quel type d’investissement religieux.

Adopter le point de vue de la raison, selon André Tosel, ne conduit donc pas à condamner la religion. Mais il permet de s’abstraire de la position aussi paresseuse que dangereuse qui consiste à s’accommoder de toute expression religieuse, quelle que soit sa « forme », au prétexte qu’elle propose une critique de la modernité. Il y a, en effet, critique et critique, et la question de savoir au nom de quoi se formule la critique est des plus décisives. La critique s’inscrit-elle dans l’horizon universel d’un monde en commun ou s’abîme-t-elle dans la guerre des mondes en ajoutant du chaos au chaos ?


Florian Gulli est professeur de philosophie à Besançon. Revue « Cause commune » N° 11