François Albera, donne son ressenti après avoir visité l’exposition de Pablo Picasso qui s’est tenue jusqu’au 28 juillet le Musée de l’Armée à Paris, « Picasso et la guerre ». MC

L’exposition […] souffrait malheureusement d’une absence de point de vue de la part de ses concepteurs. On passe, en effet, de la guerre comme contexte dans la vie du peintre (en 1914 il correspond avec ses amis au front, Braque, Apollinaire notamment, se fait photographier en pioupiou), puis dans son art (dans les années 1940-1944, ses natures mortes traduisent les privations et l’atmosphère sinistre de l’Occupation allemande — Tête de mouton, Tête de mort), à la guerre comme motif, sujet.

Ce sont les gravures Songes et mensonges de Franco (1937), l’immense toile de Guernica réalisée pour le pavillon espagnol de l’Exposition de 1937 ; plus tard c’est Le Charnier (1945) quand apparaissent sur les écrans les premières images des camps d’extermination, c’est Massacres en Corée (1951) au plus fort de l’intervention américaine et la menace d’un bombardement atomique de la Chine populaire.

Ces œuvres-là sont donc réalisées en réaction directe à des événements politiques de l’actualité. D’autres abordent le thème de la guerre de manière indirecte, via la référence à des « classiques » tels L’Enlèvement des Sabines de Poussin ou Les Sabines de David, alors que la « crise des fusées » à Cuba met à nouveau le monde au bord d’un conflit entre les États-Unis et l’URSS (1962).

Ce sont là autant de témoignages de la sensibilité de sismographe de Picasso qui a toujours inscrit l’actualité dans son œuvre, parfois littéralement — avec les « papiers collés » des années 1910 où des coupures de journaux évoquent de tels événements —, le plus souvent de manière implicite (ainsi Chat dévorant un oiseau est peint en 1939 au moment de l’invasion de la Pologne par Hitler comme la Nature morte au chien et la Nature morte au chat datés précisément des 22 et 23 octobre 1962).

Mais c’est peut-être surtout quand cette sensibilité et cette réactivité vont se faire « engagement » pour une cause, celle de la paix, qu’apparaît une dimension sur laquelle on n’insiste guère d’ordinaire dans l’approche de Picasso. Disons même qu’elle gêne manifestement les commentateurs — ce dont témoignent plusieurs textes du catalogue comme les notices de l’exposition. Elle a pourtant des conséquences importantes car elle va faire sortir sa peinture du champ clos du monde de l’art pour la faire se multiplier sous toutes sortes de supports et dans toutes sortes de circonstances, lui faire revêtir en somme une fonction sociale.

[…] … après la Libération et la fin de la guerre, Picasso sort de cet état de spectateur horrifié par la barbarie guerrière en entrant au Parti communiste. Pour reprendre les mots de Max Raphael, il s’avise que « l’histoire ne peut être surmontée que par la praxis historique ». Il participe à des manifestations, se rend au Congrès pour la Paix de Wroclaw, s’active pour faire signer l’appel au désarmement de Stockholm (plus de 10 millions de signatures en France seulement) et son œuvre prend alors un nouvel élan, qui est sous-tendu par son combat pour la paix, contre l’armement atomique, contre l’intervention militaire américaine en Corée, contre la répression à l’endroit des révolutionnaires de tous les pays (Henri Martin, pour son action contre la guerre d’Indochine, Beloyannis, « l’homme à l’œillet », exécuté en Grèce en 1952, Julius et Ethel Rosenberg exécutés aux Etats-Unis en 1953, Djamila Boupacha, militante du FLN algérien torturée et violée par les militaires français). Elle se fait encore exaltation des forces de la vie dans le dyptique de Vallauris, La Guerre et la paix, avec la sculpture de L’Homme au mouton, avec la création du symbole de la lutte pour la paix qu’est la colombe, qui connaitra une diffusion mondiale. […]

C’est pourquoi on peut être choqué par la légèreté avec laquelle les commissaires de cette exposition se sont permis d’accrocher parmi les œuvres de Picasso et au même titre qu’elles, les affiches d’une officine anticommuniste internationale encouragée (sinon financée) par la CIA, et soutenue par le gouvernement Pleven, « Paix et liberté », qui militait pour l’engagement en Corée aux côtés de l’armée américaine !


[…] François Albera. Le blog du monde diplomatique. Titre original : idem. Source (extrait – Mais les texte sur le blog du « Monde Diplomatique » sont en lecture libre)