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C’est un vaste projet. Est-il dangereux pour l’Europe, la France ou présente-t-il des avancées ?

Dealan Riga : […] Le projet BRI peut-il être considéré comme un rêve ?

Thierry Kellner :Tout d’abord, l’idée de « rêve chinois » (Zhongguo Meng) mis en avant par Xi Jinping est apparue avant l’annonce de l’initiative OBOR (devenue Belt and Road Initiative, BRI). Pour rappel, cette annonce s’est faite en deux temps en 2013 lors de visites du président chinois au Kazakhstan puis en Indonésie.

Le slogan « Zhongguo Meng » est très polysémique. Chacun peut y mettre ce qu’il y voit… Mais il me semble qu’il inclut cette idée que la Chine doit regagner la place qui, pour les Chinois, était la leur dans une longue durée historique. C’est-à-dire le centre (en tout cas en Asie), puisque « Zhongguo » signifie littéralement : « l’état du milieu ».

L’idée de Xi Jinping, c’est d’en finir avec cette période de l’histoire où la Chine a été « humiliée » et a ensuite « gardé un profil bas » et de lui redonner toute sa place dans le système international.

La Chine se considère désormais comme une grande puissance. C’est un fait un point c’est tout. Elle l’affirme clairement. C’est donc en bonne partie la fin de la politique du profil bas mise en avant par Deng Xiaoping.

Je pense que le XIXe congrès, ayant eu lieu en octobre 2017, a clairement montré la volonté des officiels chinois et surtout du président de clore un chapitre de l’histoire chinoise et d’ouvrir une nouvelle page. Donc l’initiative OBOR peut être considérée comme partie intégrante de ce « rêve chinois ».

De fait, proposer au monde entier un projet économique tel que les « nouvelles routes de la soie » sous un leadership chinois revient à chercher à créer des relations commerciales internationales sinocentrées. Il convient d’être conscient qu’au-delà du slogan et de la rhétorique, dans les faits, c’est un projet concret même s’il est difficile à cerner.

À partir du moment où le gouvernement chinois y alloue des dizaines de milliards de dollars, on ne peut pas le considérer uniquement comme un « rêve ». Cette initiative est aussi au départ une réponse stratégique à la politique du « pivot » mise en œuvre par l’administration Obama.

L’idée de base a été émise par Wang Jisi, Doyen de l’École d’études internationales de l’Université de Pékin et spécialise de la politique américaine dans un article publié en octobre 2012 dans Global Times (en chinois). Il y affirmait que les États-Unis « bloquent » les perspectives de la Chine dans la région du Pacifique, mais en même temps, qu’ils se désengagent de l’Asie centrale et du Moyen-Orient. Il y avait donc là une opportunité stratégique pour la Chine de profiter de ce « vide » pour projeter son influence vers ces régions en y promouvant le commerce et la « coopération ». Il s’agissait d’orienter les voies commerciales vers l’Eurasie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Cette idée de « grand pas en avant vers l’Occident » (da Xi jin), inhérente à son texte, on la retrouve au départ en tout cas dans les lignes directrices du projet OBOR.

Ensuite, le projet rebaptisé Belt and Road initiative (BRI) va être étendu bien au-delà de la masse continentale, pour devenir global, avec des « branches » en direction de l’Arctique (Pékin évoque une « route polaire de la soie ») et de l’Amérique latine et centrale.

Ce projet peut aussi être présenté comme une nouvelle offensive de charme de la Chine, destinée à rassurer son voisinage.

En effet, la politique de Hu Jintao après 2008, notamment dans le domaine des conflits de souveraineté maritime en Asie de l’Est et du Sud-Est, a été considérée comme « assertive » et critiquée sur les scènes régionales et internationales. Elle avait contribué à dégrader voire à tendre les relations entre la Chine et ses voisins.

Avec OBOR, Pékin a cherché au contraire à rassurer, à regagner la confiance et à montrer que la Chine est un partenaire utile qui peut apporter des choses positives à ses partenaires (du commerce, du développement, de l’assistance financière…). Il s’agit aussi de relancer le « soft power chinois » et en même temps, OBOR est évidemment aussi destiné à accroître l’influence économique de la Chine dans ces régions. A

u-delà de ces objectifs internationaux, il y a aussi des motivations internes. OBOR est très utile pour le pouvoir chinois, car il doit permettre d’aider au développement de certaines provinces moins développées de la Chine. Il doit aussi aider les entreprises chinoises à mieux se positionner à l’international et à écouler la surproduction qui est apparue après 2008 en raison de la politique de stimulation de l’économie mise en place par le pouvoir central (c’est le cas dans le ciment, l’acier…).

Les projets présentés dans le cadre d’OBOR vont par exemple permettre aux compagnies chinoises qui travaillent dans les infrastructures d’écouler leurs stocks et de développer leurs activités à l’international. L’objectif de Pékin à travers OBOR est aussi de favoriser l’émergence et la consolidation de « géants nationaux » capables de rivaliser avec les multinationales dans des secteurs clés. Il y a beaucoup d’objectifs auxquels OBOR répond même si, à première vue, ce projet donnait l’impression d’être une coquille vide.

Quand il a été annoncé, c’était plus une idée, un slogan, reprenant une liste de projets, qu’une initiative bien construite et planifiée. Du contenu s’est ajouté aussi en fonction de la réponse des autres États. C’est un mode de fonctionnement basé sur une logique pragmatique.

Le « pragmatisme à la Chinoise » où un projet s’adapte aux circonstances en permanence. Ici ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit d’une initiative de la Chine, une première de cette ampleur pour la politique étrangère de Pékin qui dans ce cas a eu une attitude plus pro-active que réactive, comme cela était très souvent le cas auparavant. Donc on est vraiment dans un mode de fonctionnement où la Chine propose l’idée, voit comment elle est reçue par les partenaires, et l’adapte en fonction de ses objectifs et de ses moyens.

L’exemple des transformations de l’AIIB est particulièrement pertinent pour comprendre cette dynamique. Lors du lancement d’OBOR, les Chinois ont associé la Banque asiatique d’investissement dans les Infrastructures (AIIB) au projet. Ils se sont ensuite aperçus que le discours qui liait l’initiative à la banque n’était pas très bien perçu, car certains acteurs présentaient l’AIIB comme une concurrente, une institution alternative au FMI et à la Banque Mondiale. Le discours et l’action chinois se sont alors modifiés. Pékin a séparé l’institution financière des projets repris dans le cadre d’OBOR. Il y a là toute une stratégie de correction par rapport à la situation internationale, à la perception des partenaires et à la réception qui est faite de leurs propositions. C’est notamment à cause de ce mode de fonctionnement que le projet est vu comme flou, personne n’arrive à le cerner complètement, car il est en constante évolution.


L’ensemble du texte (22 pages) est en lecture libre : LIEN  

Entretien avec THIERRY KELLNER docteur en relations internationales réalisé par Dealan RIGA, chercheur. IRIS-ASIA FOCUS #121– PROGRAMME ASIE / Septembre 2019. Titre original : « Les nouvelles routes de la soie: projet sino-centré ou projet d’hégémonie ? ». Source (extrait très partiel)