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Depuis quelques semaines, l’exécutif ponctue chacune de ses interventions par des phrases apaisantes.

En juin, à la Radio Télévision Suisse (RTS), Emmanuel Macron … s’engageait à mettre plus « d’humanité » et de « proximité » dans sa politique. Jeudi [12/09/2019], Édouard Philippe promettait « plus d’écoute, plus de dialogue ». Au diapason de l’Élysée et de Matignon, les députés La République en marche (LRM) rêvent tout haut de concertation et réhabilitent les corps intermédiaires.

Une manière de relancer un quinquennat englué depuis plusieurs mois dans la crise des « gilets jaunes ». Et aussi un impératif stratégique pour mieux faire passer des réformes potentiellement douloureuses comme le chamboule-tous des retraites. Car, dans la violence des heurts sur les Champs-Élysées ou dans le calme des discussions plus feutrées du grand débat, ce nouveau pouvoir a pris conscience de l’état de tension de la société française.

Un constat que conforte notre enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée depuis 2013 par Ipsos Sopra-Steria, en partenariat cette année avec la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne.

Déclin « pas irréversible » ?

Au fil des multiples questions se dessine le portrait d’une France pessimiste sur son avenir, sceptique sur ses dirigeants et traversée de failles idéologiques sur l’immigration ou le libéralisme. Mais, derrière ce paysage sombre et fragmenté, surgissent aussi les nouvelles dynamiques d’une société prête à accepter les évolutions, comme la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de femmes homosexuelles, ou à se mobiliser dans la défense de l’environnement.

Comme les autres présidents avant lui, Emmanuel Macron n’a pas réussi à enrayer durablement le déclinisme de ses concitoyens.

En 2017, son élection avait pourtant dopé l’optimisme en faisant baisser de 17 points les réponses positives sur le « déclin » de la France.

Après une période de stabilisation, la courbe repart à la hausse, avec 73 % des sondés qui estiment que le pays décline (+3 points par rapport à 2018).

 [Aujourd’hui] la moitié des Français demandent toujours à être convaincus, puisque 50 % considèrent que ce déclin « n’est pas irréversible » (+ 4 points). Reste que les espoirs de changement créés par la campagne de 2017 se sont ternis, 55 % des sondés répondant que l’élection de M. Macron n’a rien changé au fonctionnement de la démocratie et 34 % pensent même qu’elle va moins bien.

Dans le sillage du chef de l’Etat, l’ensemble des institutions et leurs représentants est balayé par ce vent de défiance :

  • Les députés (25 %),
  • les partis politiques (10 %),
  • les grandes entreprises (34 %),
  • les syndicats (28 %),
  • les médias (23 %),

… déjà à des niveaux très bas depuis plusieurs années, voient tous la confiance des citoyens s’éroder.

Dans ce marasme où baigne le monde politique :

  • 65 % des sondés pensent que « la plupart des hommes et des femmes politiques sont corrompus »,
  • celle des maires (70 %) continue à être très haute et à s’améliorer, ce qui rend d’autant plus capitales les élections municipales de mars 2020.

[…] … les Français n’ont quasiment jamais autant redouté l’ouverture sur le monde extérieur :

  • 57 % des sondés estiment que « la mondialisation est une menace pour la France »
  • 61 % considèrent que la « France doit se protéger davantage du monde ».

Une demande de protection :

  • très majoritaire chez les ouvriers (78 %),
  • Les Républicains (LR) (69 %)
  • France insoumise (LFI) (69 %).
  • Seuls les sympathisants du parti présidentiel LRM continuent à plébisciter la mondialisation comme une opportunité (78 %).

Divisés sur le libéralisme

Cette vision d’une France fragilisée par la compétition mondiale se double d’une insécurité culturelle et parfois identitaire. L’impression « qu’on ne se sent plus chez soi comme avant » est approuvée par 64 % des sondés […]. Une opinion partagée par 83 % des sympathisants de LR et par 90 % de ceux du Rassemblement national (RN). Et, même s’il est en baisse, le sentiment qu’il y a « trop d’étrangers en France » reste très élevé, à 63 % (–3 points) et s’accompagne d’une critique plus forte sur les modes de vie. 66 % des sondés estimant que les immigrés « ne font pas d’effort pour s’intégrer » en France (+ 4 points) avec toujours un fort ressentiment contre l’islam (71 % des sondés pensent que cette religion veut s’imposer aux autres).

Malgré cette tendance à la nostalgie, à la fermeture et au repli, les Français ne semblent pas toujours réfractaires aux évolutions, notamment en ce qui concerne la PMA pour les femmes célibataires (65 % d’approbation) ou pour les couples de femmes homosexuelles (60 %) à l’agenda parlementaire cet automne.

Alors que s’ouvre également un chantier social important avec la réforme des retraites, les Français restent bien français et se divisent très fortement sur le libéralisme et l’intervention de l’Etat :

  • 52 % d’entre eux considèrent qu’il « faut limiter au maximum le rôle de l’Etat »,
  • 48 % plaident pour un interventionnisme accru,
  • 57 % pensent qu’il « faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres » […]

Mathieu Goar. Le Monde. Titre original : «« Fractures françaises » : un pays pessimiste sur son avenir et sceptique sur ses dirigeants ». Source (extrait)