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Les élites ouest-allemandes ont nourri le mythe de leur excellence et donné de faux espoirs à leurs concitoyens de l’Est, les “Ossis”. Au chantier traumatisant de l’unification s’est ajouté, pour ces derniers, le grand désenchantement, explique le politologue Alexander Clarkson.

  • Die Zeit : Monsieur Clarkson, la réunification allemande date d’il y a environ 30 ans, mais on parle plus que jamais de l’Est et de l’Ouest. Pourquoi sommes-nous à ce point focalisés sur la division ?

Alexander Clarkson : […] Pendant longtemps, le débat était empreint des idées des élites de l’Ouest du temps de la Wende [le “tournant” de la réunification, dans les années 1990]. En clair : l’Est serait un jour exactement comme l’Ouest, économiquement, culturellement, socialement. “Harmonisation des conditions de vie”, disait [le chancelier de l’unité] Helmut Kohl. Or les cinq ou six dernières années ont montré que ce ne sera peut-être jamais le cas. Ces illusions sont en train de disparaître. Et voilà qu’on peut parler ouvertement de la réalité.

  • Quelle est la réalité ?

Nous constatons qu’en Allemagne de l’Est, les jeunes en particulier découvrent leur identité est-allemande et y accordent une grande importance. Ils sont nés dans l’Allemagne réunifiée et n’ont pas connu la RDA. Néanmoins, ils se sentent est-allemands. On en trouve beaucoup d’exemples : il y a dix ans, des groupes de hip-hop comme Ossi Ostler vendaient déjà des disques sur le thème de l’identité est-allemande. […]

[…] L’identité est-allemande n’a pas disparu. Elle s’est transmise de génération en génération et, dans bien des cas, elle s’est renforcée. Pour les élites ouest-allemandes de Stuttgart, Hanovre ou Hambourg, qui ont toujours espéré que l’Allemagne de l’Est finirait par s’adapter, c’est un choc. […]

  • Pourquoi ?

Quel est le problème si l’Est reste culturellement et socialement différent ? Prenez l’exemple de l’Italie, qui est divisée depuis des décennies entre un Nord riche et un Sud pauvre. Naturellement, c’est un sujet qui agite la politique intérieure. Mais personne ne met en doute la viabilité du pays dans les années à venir.

[…]

  • De plus en plus de gens sont devenus des “Wossis” [néologisme formé sur “Wessis” et “Ossis”, respectivement Allemands de l’Ouest et Allemands de l’Est], ils ont vécu à la fois à l’Est et à l’Ouest. Selon les chiffres dont nous disposons, plus de 6 millions de gens sont passés d’Est en Ouest et vice-versa. Pourquoi ces échanges n’ont-ils pas réduit les différences entre les deux parties du pays ?

Je pense que cela tient beaucoup aux traumatismes qu’ont subis les Allemands de l’Est après la Wende. Après l’unité, beaucoup d’Allemands de l’Est sont venus avec de grandes attentes dans les villes de l’Ouest. La promesse politique de cette époque était qu’ils étaient tous citoyens allemands et qu’ils devaient tous être les mêmes : socialement, culturellement, économiquement. À Hambourg, à Nuremberg ou à Hanovre, ils se sont heurtés à une réalité très différente. Beaucoup, dans la réalité urbaine ouest-allemande des années 1990, ont dû démarrer tout en bas de l’échelle dans la hiérarchie, encore plus bas que les Turcs, les Ukrainiens ou les Russes. Ces groupes, venus comme “Gastarbeiter” [travailleurs immigrés], avaient, tout au long des trente ou quarante années passées en RFA, gravi les échelons et avaient parfois des gens sous leur coupe. Pour beaucoup d’Allemands de l’Est, ce fut un choc. Comment, n’étaient-ils pas tous allemands ? Et voilà qu’un Albanais allait leur dire ce qu’ils avaient à faire ?

  • L’expérience d’une rétrogradation ?

Oui, cela a été ressenti par beaucoup d’Allemands de l’Est comme une humiliation. C’est de cette époque que datent des expériences dont on retrouve la trace aujourd’hui dans le mouvement Pegida. Le message perçu peut se résumer ainsi : nous ne sommes plus qu’une entité, mais nous ne faisons tout de même pas vraiment partie du club. Et puis encore : de l’autre côté, même les Albanais ont davantage voix au chapitre que nous. Beaucoup d’Allemands de l’Est ont eu le sentiment que la société ouest-allemande les prenait pour des moins que rien. Ça ne s’oublie pas, ça peut même se transmettre sur plusieurs générations.

  • Certes, il n’y a pas que des ouvriers qui soient passés à l’Ouest, il y avait aussi des gens issus de la bourgeoisie cultivée d’Allemagne de l’Est. Ce groupe a-t-il vécu des expériences similaires, avec un même sentiment d’humiliation ?

Je ne le sais pas. Mais je sais que l’Allemande de l’Est Angela Merkel a été qualifiée de « gamine de Kohl ».

Ceux qui n’ont pas bougé ont aussi senti passer l’unification. Dans les vingt ans qui ont suivi la Wende, l’Est a perdu 11 % de sa population. Au lieu des paysages florissants [promis par Helmut Kohl], ils ont connu la désertification.

Les conséquences démographiques ont été considérables.

Exode de la population jeune, des enfants. Fermeture des écoles maternelles et des écoles élémentaires. Dans beaucoup de régions, il y a eu une spirale du déclin : plus les jeunes partaient, plus la région perdait toute perspective pour les jeunes et les familles avec enfants. Toute une classe d’âge décroche le bac dans une petite ville et se retrouve soudain à la rue, entourée de vieux de tous les côtés. Elle n’a évidemment qu’une idée : partir.

  • Aurait-on pu empêcher cet exode de millions de personnes d’Allemagne de l’Est ?

Rétrospectivement, c’est l’une des questions clés.

Je pense que oui, qu’une politique plus habile de défense du site industriel de RDA après la chute du mur aurait pu empêcher une partie de l’exode. La Treuhand [organe de privatisation des entreprises est-allemandes] a aussi causé de gros dégâts. Beaucoup d’entreprises viables à l’Est, qui comptaient des centaines d’emplois, ont été réduites à néant à la suite de manœuvres douteuses [qui ont fait parfois l’objet de poursuites judiciaires].

D’un autre côté, l’émigration de l’Est vers les régions structurellement fortes à l’Ouest est une vieille tradition, bien antérieure à la RDA. C’est particulièrement vrai pour le nord du pays, entre les villes riveraines de la mer Baltique comme Rostock ou Stralsund et Hambourg. Et cela a toujours été le cas entre la Saxe-Anhalt et les régions industrielles [de Basse-Saxe] autour de Brunswick, Salzgitter, Wolfsburg, Hanovre.

  • Une partie de l’exode se serait donc produit un jour ou l’autre, même sans l’effondrement de la RDA ?

Beaucoup d’éléments le donnent à penser. Mais il faut mettre à part un grand mouvement migratoire : après 1991, des centaines de milliers de personnes ont quitté la Saxe, une région à forte tradition industrielle, pour la Bavière.

  • Comparée à d’autres pays postcommunistes comme la Pologne ou la République tchèque, la RDA n’a-t-elle pas été, malgré tout, relativement épargnée ?

[…] Si on ne regarde que les aides structurelles apportées, on peut dire en effet que la RDA s’en est bien sortie. Mais le problème majeur des Allemands de l’Est est qu’ils ont nourri beaucoup d’illusions. Beaucoup ont vraiment pensé qu’ils arrivaient dans une Allemagne unifiée en tant que citoyens à égalité.

Ce genre de promesses, les Tchèques ou les Polonais ne les ont pas eues. Il faut se souvenir de la communication politique en Allemagne à cette époque-là : vous aurez tous une Volkswagen, vous pourrez tous voyager aussi loin que vous le souhaitez, vous pourrez tous construire votre maison et, un jour ou l’autre, les étrangers rentreront chez eux. Beaucoup d’Allemands de l’Est sont partis avec cette utopie de la société panallemande et ils se sont heurtés à une réalité où, à la vérité, ils ont dû démarrer de très, très bas.

  • Depuis un an précisément, l’exode d’Allemagne de l’Est a pris fin. Pour la première fois, plus de gens viennent de l’Ouest vers l’Est. Comment expliquez-vous cela ?

Il y a beaucoup de raisons à cela. L’une d’elles est à coup sûr le nouveau dynamisme de grandes villes comme Leipzig, Magdebourg ou Dresde. Les loyers y sont généralement moins élevés qu’à l’Ouest, il est plus facile pour les familles de trouver une place en crèche. En outre, beaucoup d’Allemands de l’Est quittent les régions rurales non plus pour aller à l’Ouest, mais pour aller dans les grandes villes de l’Est. […]

  • Que doit-il se produire pour que dans trente ans on ne parle plus d’Est et d’Ouest ?

Je suis convaincu que nous en parlerons encore dans trente ans […] Il faut qu’émerge une nouvelle élite à l’Est qui puisse parler d’égal à égal dans le débat allemand.

  • Êtes-vous optimiste ?

Oui. Il y a déjà des villes à l’Est dont les villes ouest-allemandes peuvent tirer des enseignements. […]


Lu dans Courrier international. Entretien mené par Philip Faigle et David Hugendick Lire l’article original – Source Française (Extrait)


Note : Qui est Alexander Clarkson, politologue. Né au Canada d’une mère ukrainienne et d’un père britannique, Alexander Clarkson a grandi à Hanovre. Installé à Berlin après des études à Oxford, il a consacré une partie de ses recherches aux mutations en ex-RDA dans les années 1990. Politologue et historien, spécialiste des questions allemandes et européennes, il enseigne actuellement au King’s College de Londres (département “German and European Studies”).