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Faut-il suivre Piketty dans son dernier livre-analyse des systèmes inégalitaires qui, bien qu’alarmante, débouche sur un programme politique conciliant et déconnecté des luttes sociales ?

Comment interpréter l’incroyable succès de Thomas Piketty ? En 2013, l’économiste réussit l’exploit de faire d’un pavé austère de mille pages, sur les inégalités dans le monde, un best-seller. Traduit dans quarante langues et vendu à 2,5 millions d’exemplaires, Le Capital au XXIe siècle est devenu le viatique de tous les contempteurs (à des degrés divers) du capitalisme (même s’ils n’en font pas toujours l’alpha et l’oméga de leur politique). Incongruité éditoriale ou signe d’une demande de critique positive pour bâtir une société plus juste ?

Écho des courants contestataires

Hormis la qualité de l’ouvrage, fruit de quinze ans de recherches, le contexte n’est pas pour rien dans cette popularité soudaine. […]

Le constat posé par l’économiste (celui d’une concentration de plus en plus massive des richesses entre les mains des 1 % les plus fortunés, et du retour des rentiers) confirme un tacite sentiment d’injustice. L’effet est foudroyant : « Il s’est retrouvé parfaitement en phase avec son époque », décrit le sociologue Manuel Cervera-Marzal, qui l’avait invité à débattre avec Olivier Besancenot en 2015. « Il a confirmé de manière empiriquement solide ce qui était à l’état d’intuition dans la population : l’explosion des inégalités. »[…]

Dans une parenthèse ego-historique à la fin de Capital et Idéologie, son nouveau livre – un monstre de 1200 pages qui s’annonce déjà comme l’événement de la rentrée –, il se dévoile un peu plus : « Si j’examine comment ma vision de l’histoire et de l’économie a évolué depuis mes 18 ans, je crois que ce sont avant tout les sources historiques que j’ai découvertes et exploitées qui m’ont conduit à modifier sensiblement mes conceptions initiales (qui étaient plus libérales et moins socialistes qu’elles ne le sont devenues) ». […]

Pour Piketty, […], « il existe une véritable autonomie de la sphère des idées, c’est-à-dire de la sphère idéologico-politique”.

Analyse clinique

Son analyse se veut froide, factuelle, clinique et étayée, comme a pu l’être la théorie de l’extraction de la plus-value par la bourgeoisie dans Le Capital de Marx (qu’il déclare ne pas avoir lu, ce qui ne laisse pas de surprendre). Dans Capital et Idéologie (une étude des systèmes inégalitaires depuis le XVIIIe siècle et des discours qui les ont légitimés), il endosse ce caractère minimaliste en repoussant les rêves de changement de base.

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Art de la prédiction

[…] … Thomas Piketty pense déjà le jour d’après le « grand soir ». C’est ce qui le rend si fascinant. Passé maître dans la discipline économique, considérée comme reine des sciences sociales, il campe un rôle de savant hétérodoxe qui murmure à l’oreille des politiques.

Il est vrai que sa méthode (inspirée de l’histoire globale, qui connaît un vif intérêt depuis le succès de L’Histoire mondiale de la France, publiée en 2017 sous la direction de Patrick Boucheron) comme ses conclusions sont à mille lieues des imprécations libérales de Jean Tirole (prix Nobel d’économie en 2014).

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Le travail atypique et résolument politique de Thomas Piketty lui vaut la curiosité (pas toujours bienveillante) de tout un univers intellectuel, militant, social et syndical plongé depuis 1989 dans un état de torpeur prolongé. L’intérêt que lui prêtent Alain Badiou, Emmanuel Todd, ou encore le leader du Parti travailliste britannique, souvent présenté comme un « rouge », Jeremy Corbyn, en témoigne.

Aux États-Unis, le pays où les inégalités ont le plus explosé ces dernières années, les prix Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz ne tarissent pas non plus d’éloges à son égard, lui qui a salué la percée du « socialiste » Bernie Sanders en 2016.

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Tout son livre tend cependant à montrer qu’il n’y a pas de fin de l’histoire, et que l’ère du consensus mou autour du néolibéralisme n’est pas une fatalité. « Politiquement, nous sommes encore dans la révolution néoconservatrice des années 1980 : on continue à réduire les taux d’imposition sur les plus riches, et à soutenir que les premiers de cordée doivent avoir la liberté de faire ce qu’ils veulent pour que la croissance ruisselle vers les classes populaires, note Lucas Chancel. Pour inverser ce type de discours, il ne suffit pas de montrer des chiffres, il faut s’intéresser aux fondements idéologiques de tout ça. C’est ce que propose ce livre. »

« Aucune politique ne parviendra à lutter efficacement contre le réchauffement climatique si l’on ne place pas au cœur de la réflexion la question de la justice sociale »

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Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original : « Thomas Piketty s’est-il radicalisé ? ». Source (Extrait)