Étiquettes

Consumérisme, marchandisation forcée et production intensive, et mise en vente des produits à durée limitée, sont le lot quotidien. Qu’il est loin le temps où acheter une machine à laver le linge, un réfrigérateur, des meubles, (par exemple) avaient une durée de vie fort longue et surtout pouvait bénéficier de réparations, de pièces détachées, d’un service assuré. MC

De la pacotille aux choses qui durent

[…] les industriels fabriquent toujours plus de marchandises à la longévité toujours plus limitée. L’impératif environnemental implique de ralentir la consommation frénétique des biens.

Mais comment remettre en cause le pilier d’un système que soutiennent presque tous les gouvernements ? Une idée simple et d’allure inoffensive pourrait ouvrir la brèche.

Comment sortir du consumérisme ?

En étendant la durée de garantie des objets. […]  À tort ou à raison, le propriétaire juge alors plus pratique et/ou moins onéreux d’acheter un nouveau grille-pain ou un nouvel ordinateur. Il est donc possible de prolonger la vie des objets en changeant le droit : plus on étend la durée de la garantie, plus on répare les marchandises, et plus on accroît leur longévité. Le rythme de leur renouvellement, de l’exploitation des ressources naturelles et des flux d’énergie qu’implique leur fabrication s’en trouve par là même ralenti.

La garantie, ça n’a l’air de rien. Elle constitue pourtant un puissant levier de transformation économique, et par là politique.

En France, plusieurs associations regroupées en collectif revendiquent l’allongement de la garantie. Les Amis de la Terre, soutenus notamment par France Nature Environnement, Halte à l’obsolescence programmée (HOP) et le Réseau Action Climat, ont lancé une pétition réclamant l’extension de la garantie à dix ans (2).

Depuis la loi consommation de 2014, dite « loi Hamon », le droit français fixe à deux ans sa durée minimale, conformément à une directive européenne de 1999. Auparavant, rien n’empêchait les constructeurs de la fixer par exemple à un an ou même six mois.

Le passage à dix ans (ou davantage) nous ferait basculer dans un autre monde. Il bouleverserait la production et la consommation des marchandises. Combinée à d’autres mesures, cette rupture du renouvellement incessant des biens ferait advenir une société plus soutenable sur le plan environnemental.

On comprend sans peine pourquoi les industriels s’y opposent bec et ongles. Moins de marchandises déversées sur les marchés signifient, toutes choses égales par ailleurs, moins de profits. Certes, la réparation pourrait devenir un secteur profitable (elle l’est déjà dans certaines filières et fait vivre des milliers de garagistes). Mais cela impliquerait de repenser de fond en comble les modèles productifs en vigueur.

[…]

Les industriels ont raison sur un point : garantir les marchandises plus longtemps suppose de les produire autrement, avec des matériaux durables. C’est la fin de la civilisation du jetable, pilier, notamment depuis l’invention du rasoir Gillette à la fin du XIXe siècle, de la société de consommation (3).

Allonger les garanties légales supposerait aussi de rendre les pièces détachées disponibles sur le long terme : dix ans, voire davantage, comme cela existe pour certains constructeurs d’électroménager.

Les fabricants limitent volontairement leur disponibilité afin de provoquer l’obsolescence. Obtenir ces composants s’avère long et fastidieux. Même le vendeur ne sait pas s’ils existent encore. Et le consommateur n’a pas le temps d’attendre : il rachète un bien neuf.

Créer un fichier central des pièces détachées par secteur, accessible à tous, serait un premier pas nécessaire. […]  Si une entreprise peut mettre un bien sur le marché et tirer bénéfice de sa vente, c’est qu’elle possède sur lui des droits exclusifs. De ceux-ci découlent en dernière instance les profits des capitalistes. Les mettre en question, comme l’a fait le mouvement ouvrier depuis ses origines, ouvrirait la voie à une autre organisation de l’économie.

Si l’on veut augmenter la durée de la garantie, il faudra davantage de réparateurs. […] Dans certains centres-villes, le mouvement des Repair Cafés, où des bricoleurs invitent des consommateurs à venir réparer leurs objets, suscite l’engouement (5). Effet de mode rétro, sans doute, mais aussi conséquence de la crise, qui incite nombre de personnes à retaper plutôt qu’à renouveler.

[…]


Razmig Keucheyan Sociologue, auteur de l’ouvrage Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, La Découverte, Paris, à paraître le 19 septembre 2019. Lu dans « Le Monde Diplomatique ». Source (très court extrait).


  1. « Allonger la durée de vie de nos biens : la garantie à dix ans, maintenant ! Note de plaidoyer » (PDF), Les Amis de la Terre, septembre 2016.
  2. « Signez la pétition “Garantie dix ans maintenant” », Les Amis de la Terre, 24 octobre 2016, www.amisdelaterre.org
  3. Serge Latouche, Bon pour la casse. Les déraisons de l’obsolescence programmée, Les Liens qui libèrent, Paris, 2012.
  4. Allonger la durée de vie de nos biens : la garantie à dix ans, maintenant ! Note de plaidoyer » (PDF) op. cit.
  5. Nicolas Six, « Dans un Repair Café, avec les bénévoles qui redonnent vie aux objets cassés », Le Monde, 1er octobre 2017.
  6. Philippe Moati, « Étendre la garantie sur les biens à dix ans », Le Monde, 3 mai 2010.
  7. Loi du 17 mars 2014 relative à la consommation, chapitre ii, section 1, article 4.
  8. Clément Chauvin et Erwann Fangeat, « Allongement de la durée de vie des produits » (PDF), étude menée pour le compte de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), Angers, février 2016.
  9. Franck Cochoy, Marie Plessz, Diane Rodet et François Sarfati, « La consommation low cost », La Nouvelle Revue du travail, no 12, Paris, 2018.
  10. Jean-Pierre Le Crom, « Le label syndical », dans Jean-Pierre Le Crom (sous la dir. de), Les Acteurs de l’histoire du droit du travail, Presses universitaires de Rennes, 2005.