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Quand les classes populaires se font chasser des stades de foot

Depuis une vingtaine d’années, le football, suivi aujourd’hui par plus d’un milliard de personnes sur Terre, pratiqué par des millions de joueuses et de joueurs, admiré par une foule dense et hétéroclite de fans, est touché par un mal social, une gentrification à marche forcée.

Les stades sont abandonnés par les catégories populaires, remplacées par les classes moyenne et supérieure aisée.

Quant aux clubs, contaminés par l’idéologie de l’argent, ils sont obnubilés par la recherche du profit à court terme, abandonnés à une dérégulation mortifère et un égoïsme roi.

Les joueurs se transforment en supports publicitaires, en actifs financiers qu’on s’échange sur un marché de gré à gré, telles des actions achetées et vendues en Bourse.

Il s’agit de satisfaire la spéculation mercantile de riches investisseurs, plus intéressés par les dividendes à se partager que par le projet sportif ou l’intégrité physique et psychologique des joueurs.

Où est passé notre football, ce sport populaire pour lequel on se passionnait tous les week-ends, miroir de la société, humain, altruiste et solidaire ?

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Les élites ont confisqué le football, en ont fait à la fois un marqueur de réussite, un moyen de domination, un outil d’affirmation et de distinction. Le football a en quelque sorte été subtilisé aux fans et offert aux puissants. Il a perdu son âme dans les abîmes du capitalisme moderne et du néolibéralisme triomphant.

I – Le football est devenu un marché

Comment en est-on arrivé là ? Comment le sport le plus populaire du monde a-t-il pu être ainsi vidé de sa substance et de son essence ? De l’Europe à l’Oural, en passant par le continent africain ou les favelas brésiliennes, partout le football accessible disparaît au profit d’un loisir cher et stigmatisant. Il suffit d’allumer sa télévision, de regarder une rencontre de Ligue 1, notre championnat national, pour constater ce phénomène. Les stades sont à moitié vides, l’ambiance a disparu, au profit d’un calme plat, aseptisé, dépourvu de toute violence et de peur. Aujourd’hui, on vient voir un match comme on assiste à un concert de musique classique, à un opéra ou à un ballet. Chassés des enceintes, les supporters ont été remplacés par une classe aisée, qui regarde silencieusement les joutes hebdomadaires, à la recherche des bénéfices externes du football. 

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II – Des enceintes sanctuarisées

Si le stade est un élément structurant du paysage urbain, historiquement il est aussi un lieu de brassage social et culturel. Au début du XXe siècle, en Angleterre, en Italie ou en France, on s’y presse les jours de match pour encourager son équipe. Ouvriers, salariés, chefs d’entreprise, élus, commerçants, tout un petit monde, hétéroclite et masculin, se retrouve au stade. Oh, certes, pas dans la même tribune – même si l’on peut encore se faufiler de l’une à l’autre – mais du moins dans la même enceinte, dans le même espace public, pour vivre la même passion. Unité de temps, unité de lieu, unité d’action : la dramaturgie du football est rassembleuse.

Le stade est alors le miroir et le vecteur d’une société capable de vibrer ensemble, de faire corps, derrière son club, ses joueurs, son équipe nationale. C’est le lieu par excellence où l’on partage avec une foule d’inconnus les mêmes émotions partisanes ; où les victoires et les défaites finissent par écrire un récit commun ; où les exploits sur le terrain – et les échauffourées aux abords – sont l’objet de discussions le lendemain ; où une identité, même fantasmée, se construit dans le lien qui unit l’équipe et son public ; où des solidarités de proximité se tissent entre supporters, tous habitués, tous abonnés. Lieu affectif, mémoriel, social, le stade va évoluer avec l’avènement du football moderne qui place la rentabilité financière au cœur des priorités des propriétaires des clubs.

Une première transformation s’opère dans les années 1990 après les drames du Heysel à Bruxelles le 29 mai 1985 (39 morts, 600 blessés) et de Hillsborough à Sheffield le 15 avril 1989 (96 morts, 766 blessés). Sous la houlette de Margaret Thatcher, alors Première ministre, les autorités se saisissent de ces deux événements pour promulguer un arsenal législatif de type répressif contre le développement de la violence qui va servir de modèle à toute l’Europe.

Il s’agit de rénover les stades, de sécuriser les matchs et de prévenir les débordements des hooligans. C’est ainsi que la vidéosurveillance fait son apparition alors que la présence policière et les conditions d’accès au stade sont renforcées. Mais les mesures vont au-delà, elles frappent directement les classes populaires. Ainsi, dans les stades des clubs de première et deuxième divisions, les tribunes debout, les fameuses terraces, le cœur vibrant des supporters des milieux populaires, sont supprimées et remplacées par des gradins munis de sièges. Il n’est dès lors plus possible de voir un match debout. Un air déjà entendu de « classes laborieuses, classes dangereuses » flotte sur le public du football et le club de Liverpool devient le symbole de cette mise au pas en Angleterre. Les tribunes d’Anfield changent, le kop – les tribunes où se regroupent les supporters les plus actifs – est réduit, le confort se renforce, la vision s’améliore mais l’ambiance n’est plus tout à fait la même à mesure que les catégories populaires désertent le stade, voire en sont chassées, comme nous le verrons plus loin.

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En France, le drame de Furiani à Bastia le 5 mai 1992 (18 morts et 2 357 blessés) est à l’origine de la loi Bredin du 13 juillet 1992. Elle porte diverses dispositions relatives à la prévention et à la sécurité des manifestations sportives. Les violences diminuent, mais elles ne cessent pas et conduisent à un renforcement de l’arsenal répressif avec les nouvelles dispositions de la loi Alliot-Marie, ministre des Sports, du 6 décembre 1993. L’interdiction administrative de stade (IAS) et la possibilité de dissoudre les associations complètent ces mesures.

À l’échelle de l’Union européenne, diverses recommandations et résolutions sont également prises dès 1996, comme le contrôle nominatif des supporters ou le développement de la télésurveillance, pour lutter contre la violence et pour la sécurité des manifestations sportives. Le stade se morcelle. Les documents de la Fédération internationale de football association (Fifa) précisent dorénavant que, pour accueillir des matchs de la Coupe du monde, un stade doit comporter au moins quatre secteurs distincts avec chacun sa propre entrée. Cela va de pair avec la volonté d’établir un code des bonnes manières au stade, et de sanctionner lourdement toutes les déviances. Aux rénovations nécessaires, aux mesures de sécurité légitimes se sont ajoutées des mesures qui ont ciblé les supporters les plus modestes, les plus bruyants, les moins contrôlables.

III – Aux premières loges

Cette politique de « sécurisation » des matchs de football accompagne un changement de modèle économique. Les stades se transforment en même temps que les usages sociaux qui en sont faits. Le prix des abonnements ne cesse de croître – et relègue définitivement les classes ouvrières.

Les revenus issus des droits de télévision, quant à eux, explosent. Mais ils sont insuffisants. Il s’agit à présent de capter de nouveaux publics pour engranger de nouveaux profits par un investissement massif dans des innovations architecturales et technologiques afin de faire bondir « les hospitalités » (l’accueil extrasportif dans un stade : restauration, conciergerie, etc.) et de satisfaire une clientèle VIP.

Cette dernière devient la cible privilégiée de la nouvelle économie du football qui se constitue à l’échelle européenne, voire mondiale, avec l’explosion des droits de retransmission télévisée, l’essor de chaînes sportives payantes ou l’arrêt Bosman. […]

Le nouveau stade offre ainsi des prestations générales de meilleure qualité (accueil, visibilité, services, produits dérivés mis en avant), prévoit des espaces VIP mais surtout des « loges » réservées à des « clients » fortunés ou à des « invités » influents. Elles forment des espaces privatisés, dont l’accès est limité aux rares personnes munies d’un sésame qui n’est pas accessible à la vente. On y accède par des entrées particulières, accueilli par un personnel en costume qui propose de profiter de nombreux services mis à disposition, en dégustant des amuse-bouches et en buvant du champagne. […]

Dès lors, aller au stade devient politique. On vient se montrer, se donner une image. Même les plus féroces adversaires du « foot business », tel le député de Marseille Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, renient leurs déclarations contre le ballon rond pour s’afficher dans ces enceintes, s’offrant un vernis populaire et se délectant d’une médiatisation assurée. La mixité recule, le « peuple des loges » ne se mêle pas à la foule, préférant picorer le spectacle dans des tribunes présidentielles ultra-sécurisées, déconnectées du reste de l’enceinte. Pour les VIP d’un jour, le match devient une toile de fond à des discussions professionnelles ou personnelles, à des opérations de business, sans lien avec ce qui se passe sur le terrain. Les loges, si importantes pour le standing, l’image et l’économie des clubs, rompent ainsi avec la dramaturgie du football et dérogent à la règle des trois unités : elles sont construites dans le stade, mais à part ; les invités y sont conviés plus tôt et en repartent plus tard que le reste des spectateurs ; le match n’y est pas la scène de jeu principale. Le stade n’est plus le lieu pour se retrouver, soutenir et partager mais pour se distinguer, se divertir et vivre une expérience.

De manière plus ou moins consciente, plus ou moins volontaire, les membres de la classe très supérieure qui forment le peuple des loges se coupent ainsi du reste du public et construisent un entre-soi social et culturel confortable. […]

IV – La gentrification des tribunes

La classe populaire disparaît petit à petit des stades. Les supporters les plus véhéments et expressifs sont tout simplement interdits de déplacement, sous couvert d’impératifs sécuritaires justifiés par une sémantique répressive.

Quant aux autres, celles et ceux qui ont réussi à économiser suffisamment pour s’offrir un abonnement au Parc, par exemple, ils revendent leur place sur un marché secondaire comme pour le match PSG-Real Madrid, en huitième de finale de Ligue des champions le 6 mars 2018, où les tarifs se négociaient jusqu’à 7 300 euros. « On préfère vendre une place pour pouvoir se payer un abonnement entier. » Voilà où nous en sommes.

Le football populaire est dénaturé, oublié. Qui aurait cru, il y a quelques années, que des supporters seraient prêts à vendre leur place dans le seul objectif de s’offrir un abonnement ? […]

Malheureusement, ce phénomène n’est pas propre à Paris. Partout, on assiste à une transformation sociale du football. Les grands stades deviennent des enceintes de spectacles bourgeois, sans âme ni ferveur. […]

D’après l’économiste Pascal Perri, le constat est simple : « Le football professionnel français est entré dans une nouvelle ère. Les contraintes économiques et la concurrence internationale ont obligé les clubs à trouver des sources de revenus alternatives et les dirigeants se sont précisément tournés vers les recettes de billetterie. […] Il faut à présent maximiser ses fonds et dégager des gains incontournables. […] La nouvelle politique ouvre le champ à un développement multidirectionnel sur le long terme. » Mais à quel prix ? En cherchant à bonifier ses recettes, à optimiser son prix avant le spectacle, avant le jeu, avant le sport, on tue dans l’œuf la ferveur populaire et on abandonne les supporters.

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Les solutions

  1. Recréer l’ambiance et la ferveur dans les stades par une réduction du prix des places, financée par des contributions élargies. Les classes populaires doivent retrouver leur place dans les tribunes. On favoriserait ainsi le développement du sport et sa pérennisation économique. Qui dit affluence accrue, dit ressources économiques plus importantes et meilleurs investissements.
  2. Dialoguer et négocier avec les supporters et leurs associations. C’est une condition indispensable. Il n’est pas normal que les organigrammes des clubs n’incluent pas un seul représentant. C’est avant tout l’image du football et des clubs qui est en jeu. Il faut que l’ambiance soit bonne dans le stade pour attirer les spectateurs. Il est donc très important de bien s’entendre avec les différents groupes de supporters.
  3. Bouleverser la billetterie. Actuellement, lors d’une mise en vente, le prix des places est fixe. Les tarifs ne peuvent évoluer qu’a posteriori, sur un marché secondaire, officiel ou officieux. Les dirigeants, s’ils veulent booster leurs recettes sans externalités négatives, doivent développer le yield management (la tarification en temps réel). Le prix des places évoluerait alors instantanément en fonction du niveau de l’offre et de la demande grâce à un algorithme. Des matchs ennuyeux sans enjeu verraient leur tarif diminuer et des matchs intenses et prestigieux auraient une tarification plus élevée. Le fort coût des uns compenserait le faible coût des autres.

Nous souhaitons étudier, étayer et porter toutes ces propositions. Tous les acteurs, politiques, économiques, associatifs, sportifs, sociaux doivent participer à notre discussion. Il faut rendre le football plus juste et plus responsable, remédier à la folie libérale et égoïste qui s’en est emparée et rendre aux supporters la place qui leur revient, une place importante. Il faut faire en sorte que le « peuple des loges » ne prenne pas le pas sur les véritables fans de football.


Un article des journalistes Richard Bouigue, Pierre Rondeau. Fondation Jean-Jaurès. Source (extrait)