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Franck Riester (ministre de la culture affidé de Macron et carpette du LR – RM) tout en prétendant évité le divorce, semble lâcher tout comme l’a fait récemment la chaîne Canal+ en réduisant le budget consacré à la création cinématographique, le cinéma d’auteur. Pourtant le cinéma d’auteur a le plus souvent, pour ne pas dire toujours, contribuer à éclairer la société autant sur ses avantages temporels que ces désavantages structurels. C’est dire combien le cinéma d’auteur est nécessaire pour la culture générale. Mais voilà encore faut-il dans les salles obscures, trouver une audience permettant une rentabilité financière supérieure à la mise de fonds, car ce n’est pas « ce que rapporte » aux producteurs la diffusion télé (et encore moins les diffusions parfois même re-re voire re, etc. diffusions de l’œuvre sans que pour autant, auteurs, comédiens, etc. voir producteurs … ne touche un centime, mais profite uniquement à la chaîne diffuseuse). Souvent hélas le cinéma « d’auteur » réalisé avec des bouts de budget ne bénéficie pas non plus de toutes les possibilités médiatiques offertes par les différents médias (audios, écrits, télévisuels) alors qu’a contrario le cinéma commercial est surabondamment médiatisé. MC


Un article (enquête) paru dans Les Inrocks signé de Bruno Deruisseau. Source nous paraît être une très bonne analyse.


Refonte de l’accord avec Canal+, nomination de Dominique Boutonnat à la tête du CNC et omnipotence de Netflix : le cinéma d’auteur français traverse depuis un an une crise inédite. Enquête auprès des producteurs, directeurs de chaînes et réalisateurs.

Une ombre plane sur cette rentrée cinéma. Depuis un peu moins d’un an, les modalités de financement du cinéma français ont vécu une série de bouleversements sans précédent. Si les raisons de cette reconfiguration remontent à plusieurs années (arrivée sur le marché audiovisuel de nouveaux acteurs comme Netflix et recul du chiffre d’affaires des chaînes de télévision), son premier coup d’éclat remonte au 19 octobre 2018. Il est venu du président du directoire de Canal+, chaîne qui est, comme on le sait, le grand argentier du cinéma français.

Dans une lettre adressée aux organisations professionnelles du secteur, Maxime Saada menaçait de quitter la table des négociations du nouvel accord (le précédent arrivant à terme fin 2019) qui lie la chaîne cryptée et le cinéma français. Le patron de Canal+ réclamait certaines garanties sur la modification de la chronologie des médias et une refonte du calcul de la contribution de Canal+ au financement du cinéma.

Cette contribution étant liée au chiffre d’affaires et au nombre d’abonnés de Canal+, tous deux en baisse, elle avait logiquement chuté au cours des deux dernières années, passant de plus de 200 millions d’euros en 2016 à 160 en 2017.

Baisse de l’investissement des chaînes de télévision 

Le 6 novembre, Franck Riester, ministre de la Culture, réunissait tout le monde autour de la table et parvenait à éviter le divorce. Le nouvel accord signé entérine la baisse des revenus de Canal + en plafonnant l’aide de la chaîne à 180 millions d’euros par an jusqu’à fin 2022. D’un autre côté, la chaîne garantissait à la profession un montant minimum versé par abonné de 2,41 euros, et ce quelle que soit la formule d’abonnement. Pour Maxime Saada, la situation n’a rien d’alarmant, même à l’heure d’un plan social annoncé par le groupe à hauteur de 20 % de ses effectifs français. […]

Interrogée par Les Inrockuptibles, Marie-Ange Luciani, productrice notamment de 120 Battements par minute, va aussi dans le sens d’un apaisement : « Canal+ et les chaînes de télévision sont en train de s’adapter au nouveau contexte, et notre intérêt est de les y aider. De façon plus globale, la télévision n’est pas finie, elle est simplement en train de se moderniser. Arte + 7 représente par exemple une réussite incroyable. La télévision peut devenir une plateforme avec un catalogue magnifique, mais pour cela il faut aussi que nous, producteurs, lâchions des choses. »

Malgré cette baisse de l’investissement des chaînes de télévision dans le cinéma français, la production de films n’a pas baissé en France et a même retrouvé le sommet historique de 2015 avec 300 films agréés en 2017 et en 2018. C’est logiquement le coût moyen de production d’un film qui a chuté depuis deux ans, passant d’environ 5 à 4 millions d’euros.

A partir de là s’est répandue l’idée selon laquelle il y aurait trop de films en France. Affirmation qui est partagée par de nombreux acteurs du secteur.

Mais lorsque se pose la question des films en trop, c’est évidemment toujours de ceux des autres qu’il s’agit. Il y en a pourtant une pour qui la cible est claire. Le 6 juin dernier, la députée LREM Céline Calvez s’appuie sur le rapport Magne, qui évalue l’efficacité des dépenses publiques pour le cinéma, pour pointer le manque de transparence du CNC.

 […] Sans surprise, elle ne sera pas reconduite, et Dominique Boutonnat, jusqu’ici producteur (notamment d’Intouchables) et fondateur d’une Sofica (Société de financement du cinéma et de l’audiovisuel), est nommé à sa place le 25 juillet. C’est la première fois qu’un membre de la profession est nommé à ce poste, jusque-là occupé par de hauts fonctionnaires. Il est l’auteur d’un autre rapport, dévoilé mi-mai pendant le Festival de Cannes, tout aussi controversé.

[…] Ce rapport part de l’obsolescence du système de financement du cinéma actuel pour en appeler à une série d’adaptations : « L’horizon qui se dessine est radicalement différent et ne repose plus sur les mêmes fondamentaux que l’écosystème actuel : notamment du fait de l’évolution des usages, liée au numérique et à l’émergence de plateformes de dimension internationale (Netflix, Amazon etc.). (…) Tout l’écosystème du cinéma et de la production audiovisuelle doit opérer sa mutation dans un délai de trois à cinq ans, de façon à créer des conditions de marché capables d’intéresser des financiers privés. (…) »

« Il est clairement inenvisageable que les financements publics viennent compenser toute baisse des autres sources de financement, notamment privées, non seulement en raison des contraintes qui pèsent sur le budget de l’Etat, de l’absence de perspective de nouvelles mesures fiscales et de la trajectoire financière prévisible du CNC à terme. »

En clair, Dominique Boutonnat a été embauché pour remettre de l’ordre dans un établissement public jugé trop laxiste par la majorité. Avant même sa nomination, il prévient la profession que le CNC n’aura pas vocation à combler la baisse d’investissements des chaînes de télévision. A grands coups d’anglicismes, ce rapport agite le spectre d’un désengagement de l’Etat vis-à-vis du cinéma français. Il préconise le recours à de nouveaux investisseurs privés et une reconcentration du marché autour des acteurs les plus puissants du secteur. 

Le rapport Boutonnat suggère  […], comme le rapport Magne, le modèle de préfinancement qui impliquerait que les fonds d’avance sur recettes récoltés pour un film futur serviraient en fait à financer le film précédent, entraînant une course en avant et une politique nataliste des films, au détriment de l’exploitation commerciale sur toute la durée de vie d’une œuvre.A travers ces deux rapports et la nomination de Dominique Boutonnat, il y a une menace orchestrée par la majorité gouvernementale à l’encontre du cinéma d’auteur français.

En plaçant un proche d’Emmanuel Macron (les « MacronLeaks » ont révélé que Boutonnat avait fait don de 7.500 euros, soit le maximum autorisé, lors de la campagne du futur Président), partisan d’un cinéma assujetti à une logique de rentabilité, l’exécutif somme le cinéma d’auteur de se plier à un contexte économique plus libéral.

[…] Sur Twitter cet été, le producteur Saïd Ben Saïd (Frankie, Synonymes, Elle) s’en est pris au ministre de la Culture et au rapport Boutonnat. Il nous explique son geste : « Je conçois que mes interventions soient perçues comme des affronts, mais elles sont le seul moyen pour moi d’évacuer l’exaspération où me plonge le sabotage actuel de la culture par ceux-là mêmes qui sont supposés être ses plus naturels défenseurs. Aujourd’hui, la nouvelle classe politique au pouvoir veut se débarrasser de la culture dans son acception intellectuelle et artistique pour la remplacer par ‘les industries culturelles’. »

« Si le cinéma est une industrie, c’est aussi un art (selon la formule consacrée). Quand on parle de financement, il est essentiel d’avoir aussi une approche esthétique pour tenir compte de la singularité de chaque film, mais encore faut-il pouvoir avoir un jugement critique, dans le sens le plus relevé de l’adjectif. »

[…] Reste que l’affirmation selon laquelle les films à moins de 50 000 entrées seraient le maillon faible du système actuel témoigne d’un manque de connaissance du cinéma flagrant selon Bertrand Bonello : « C’est tout l’inverse, ils représentent un vivier créatif et économique pour le cinéma français, en plus d’être la meilleure arme du soft power chéri de  

[…] Le dernier film Claire Denis,avec Robert Pattinson, High Life (2019), n’a fait que 36 000 entrées en France, mais il est régulièrement cité dans les listes des meilleurs films de l’année en cours qui pullulent déjà dans les médias spécialisés à travers le monde.

Avec Eastern Boys (2014), son second film, Robin Campillo n’avait pas non plus atteint la barre des fameux 50 000. Mais le film suivant, 120 Battements par minute (2017), a fait plus d’un million d’entrées dans le monde, dont 855 000 en France. Vendu dans 60 pays, il a remporté le Grand Prix à Cannes et six César, dont celui de meilleur film, pour aboutir à une rentabilité de 141 %.

5 millions d’abonnés Netflix en France 

L’imprévisibilité de la réussite d’un film d’auteur est la condition de l’audace de la création française. Cette case des films à moins de 50.000 entrées est donc essentielle. Il est aussi bon de rappeler que le cinéma grand public connaît aussi l’échec, et dans des proportions financières autrement plus impressionnantes. Souvenons-nous par exemple du fiasco retentissant des Aventures de Spirou et Fantasio (2018) : près de 16 millions de budget pour 237.000 entrées, soit une rentabilité de 10 % seulement.

L’idée n’est pas de manipuler les chiffres pour faire jouer le cinéma de divertissement contre le cinéma d’auteur, mais de défendre la diversité et la liberté de création autant que d’affirmer la rentabilité tant palpable (financière) qu’impalpable (rayonnement artistique à court et long terme) de nos auteurs, autant de qualités remisent en cause par les rapports Boutonnat et Magne.

Si Canal+ ne pourra pas soutenir le cinéma dans les mêmes proportions que par le passé, il existe des solutions pour combler la baisse de la contribution de la chaîne cryptée. Dans le rapport Boutonnat, Netflix est cité pas moins de 14 fois, Canal +, 6 fois. Quand la chaîne cryptée a vu son nombre d’abonnés en France passer sous la barre symbolique des 5 millions en 2018, Netflix a dans le même temps dépassé les 5 millions d’abonnés dans l’Hexagone, réalisant un impressionnant bond de 1,5 million d’abonnés en un an seulement. Autant dire que Netflix est devenu, de ce point de vue-là, un acteur majeur de l’audiovisuel français.

En 2018, Netflix a réalisé un impressionnant bond de 1,5 million d’abonnés en un an seulement

Pourtant, le champion du streaming échappait jusqu’à il y a peu à toute taxation dans notre pays. Un paradoxe que souligne Emmanuel Chaumet, notamment producteur des Garçons sauvages (2017) : « Il semble logique que taxer les plateformes comme Netflix puisse être une solution pour combler la baisse d’investissements des chaînes de télévision. » Cette anomalie a été corrigée par l’instauration d’une taxe vidéo applicable depuis le 1er janvier 2018 et que doivent payer les plateformes comme Netflix, Amazon Prime, iTunes ou YouTube sur la base de 2 % de leur chiffre d’affaires réalisé en France.

L’an dernier, elle aurait rapporté selon Frédérique Bredin, ex-présidente du CNC, 10 millions d’euros au cinéma français. Un montant faible, comparé à la contribution des chaînes de télévision, mais qui a vocation à augmenter dans les années à venir puisque, rien qu’en ce qui concerne Netflix, on estime le chiffre d’affaires réalisé en France à au moins 500 millions d’euros en 2019. De plus, Xavier Lardoux, directeur du cinéma du CNC, a précisé sur France Inter le 7 mai dernier qu’une hausse du taux de cette taxe était envisagée par mesure d’équité fiscale avec les chaînes de télévision.

A cette taxe s’ajoutera bientôt la nouvelle directive sur les Services de médias audiovisuels (SMA) qui a été adoptée par l’UE en début d’année et qui devrait entrer en vigueur courant 2020. Elle prévoit que Netflix et ses concurrents (Amazon Prime Video et bientôt Disney + et AppleTV +) devront proposer 30 % d’œuvres européennes dans leur catalogue (pourcentage qui se situe plutôt autour de 20 aujourd’hui), et surtout financer des productions françaises sur la base d’un pourcentage de leur chiffre d’affaires réalisé en France, pourcentage qui doit être fixé par l’Etat français dans les mois à venir.

[…]