Mégafeux en Amazonie. Qui est responsable ?

La plus grande forêt du monde brûle. […] La philosophe Joëlle Zask s’est penchée sur cette catastrophe écologique […]. Entretien.

  • Des incendies d’une ampleur exceptionnelle ravagent l’Amazonie en ce moment. C’est un phénomène qui se répète depuis quelques années, qu’on a appelé “mégafeux”. En quoi est-il nouveau ?

Joëlle Zask – Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur de ces feux de forêts, le fait qu’ils ravagent des étendues beaucoup plus vastes qu’auparavant, leur intensité et leur récurrence. Les forêts ne peuvent plus se régénérer.

Un rapport récent signale qu’au moins 50 % des surfaces incendiées sont plongées dans un état irréversible. On est sorti du régime des feux traditionnels, d’entretien, saisonniers, pour entrer dans un régime de mégafeux. […]

  • Qu’est-ce qui provoquent ce phénomène et sa répétition ?

C’est le résultat de deux attitudes opposées et en même temps complices.

D’un côté, évidemment, il y a l’ensemble des activités industrielles qui s’inscrivent dans la logique d’une domination, d’une exploitation, d’une instrumentalisation de la nature, voire de sa destruction totale. Le réchauffement climatique est dû à des activités polluantes et destructrices de la biodiversité et de la capacité de la nature à se régénérer. C’est cette logique qui nous pousse à imaginer que, grâce à d’autres moyens techniques, grâce à un autre complexe industriel, à une inventivité technocratique et militaire, on pourra en venir à bout.

De l’autre côté, il y a une vision onirique de la nature, idéaliste, selon laquelle il faut restituer la nature à elle-même en supprimant l’intervention humaine. On trouve là l’idée que les usages traditionnels du feu, la présence des populations indigènes dans les forêts, sont la source d’une dégradation forte de l’environnement naturel, d’une dépréciation esthétique et même le signe d’une arriération mentale. […] L’ignition de la forêt amazonienne n’est pas un hasard.

  • En réaction, Bolsonaro a accusé sans preuves les ONG d’avoir provoqué ces incendies pour attirer l’attention. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cela montre à quel point tout cela est politique. Quand des incendies ont ravagé la Sibérie, Poutine a d’abord dit qu’ils étaient naturels et finalement qu’ils avaient été déclenchés par des activités forestières illégales. Au moment de Paradise et Camp Fire en Californie, Trump a accusé les forestiers américains. Bolsonaro a la même attitude : une réaction de déni, négationniste.

  • Qui sont les véritables responsables ?

C’est toute une culture qui est responsable. Ces cinquante dernières années, les gros pollueurs ont évidemment une responsabilité. De même que la logique de l’exploitation industrielle de la forêt, qui est dramatique. L’inaction des politiques vis-à-vis des acteurs les plus déterminants par rapport à la crise écologique est aussi responsable, comme le disent bien les jeunes qui marchent pour le climat. […]


Mathieu Dejean. Les Inrockuptibles. Titre original : «Mégafeux en Amazonie: “C’est toute une culture qui est responsable ” ». Source (extrait)