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Les habitants d’Opme (Puy-de-Dôme) les ont comptés : entre 700 et 1 000 camions-bennes de 10 m3 ont déversé sans autorisation, leur chargement sur un terrain vallonné du puy Giroux.

Arrivés à la queue leu leu début juillet 2018, les poids lourds transportaient une partie de la terre et des gravats provenant de la destruction de l’ancien Hôtel-Dieu de Clermont-Ferrand, un site cédé par la mairie à Bouygues Immobilier.

Ironie de l’histoire : le projet de 4 ha, planté au cœur de la cité clermontoise, avait reçu le label « EcoQuartier ». Sur son site, la municipalité vantait un chantier exemplaire, où les gravats seraient « concassés » pour « réduire au minimum les nuisances (bruit, pollution, circulation) ».

Autre promesse : « Près de 50 % des matériaux issus de ces démolitions (soit environ 1.000 tonnes) ser[aie]nt réutilisés, sur place. » Et le reste ? Allez, hop ! sous les volcans ! Un peu plus ou un peu moins de fumée…

Poubelle la vue

« Dès que nous avons vu ce ballet de camions en juillet 2018, nous avons alerté la mairie de Romagnat, explique Monique Raspail, une riveraine à la tête de la contestation. Un arrêté a été pris pour stopper ces dépôts, mais le mal était fait. » Les habitants ont en effet retrouvé, parmi les déblais, des morceaux de gaines en plastique, des fragments de carrelage, mais aussi des tuyaux de canalisation.

En plomb ou pas ? « Nous ne connaissons pas le degré de nocivité de ces débris, s’inquiète Monique Raspail. La région regorge de sources: Des moutons viennent brouter dans les prés. » Jacques Schneider, adjoint chargé de l’urbanisme de Romagnat, confirme : « Ce secteur est classé en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique. » Une contamination des sols serait dramatique pour l’environnement.

Interrogé par la commune, Bouygues Immobilier a, dans un premier temps, rejeté la faute sur l’entreprise de terrassement chargée par ses soins de la délester du plâtras. Plutôt que se rendre dans une décharge pour professionnels du bâtiment, la société en question a vidé ses cargaisons chez un particulier d’Opme qui souhaitait aplanir ses terres pour… cultiver du blé ! Tout en faisant du blé ?

« Nous ne savions pas que le propriétaire du terrain ne disposait pas des autorisations nécessaires », se défend une porte-parole de Bouygues Immobilier contactée par le Palmipède. Le promoteur nie avoir déversé 10.000 m3 (soit l’équivalent de 1 000 camions) sur le puy Giroux. Et insiste sur le fait qu’il ne s’agissait « que » de terre, une matière « inerte » (autrement dit, non dangereuse).

Mécontents de la passivité du roi.du BTP, les maires de Clermont-Ferrand (le PS Olivier Bianchi) et de Romagnat ont, le 8 juillet, adressé une mise en demeure à Bouygues Immobilier (« La Montagne », 6/8) et ont saisi le procureur de la République « pour lui signaler ces atteintes à l’environnement».

Décombres encombrants

« Nous ferons les analyses des dépôts et, s’il le faut, nous évacuerons la terre, rétorque la représentante de Bouygues Immobilier. Nous ne nous défausserons pas de notre responsabilité. » Ce serait difficile…

En droit, le maître d’ouvrage d’un chantier est responsable des déchets qu’il produit en réaménageant un site. Il se trouve exactement dans la même situation, à plus grande échelle, que le particulier qui, rénovant sa cuisine, ne se préoccupe pas de savoir si les artisans vont rallier une déchetterie professionnelle ou déposer leurs détritus dans une décharge sauvage ou non homologuée.

Pour faire régner la discipline, une seule solution : taper au porte-monnaie !

A quand une police verte ?


Drôle de petit coin

Bienvenue dans le grand marché aux puces des déchets ! Le Bon Coin ne vend pas seulement des vélos ou des canapés : le site d’annonces en ligne traite aussi les détritus. Il suffit de renseigner la rubrique « Prestations de services » pour qu’apparaissent 2.348 offres de professionnels. Les gravats valent de l’or !

Toutes ces annonces, cependant, n’émanent pas d’entreprises disposant des autorisations et compétences pour prendre en charge des déchets parfois dangereux, tel l’amiante. Les vendeurs ont l’obligation d’accompagner leur annonce de leur Siren (numéro d’identification d’une entreprise). La consultation des boîtes inscrites dans le registre du commerce Infogreffe ou sur. Société.com offre de belles découvertes.

Exemple : le 7 août à 17 h 58, une annonce promet : « Débarras de gravats en sac ou en vrac ». Vérification faite, la société concernée, immatriculée en Haute-Savoie, s’appelle « Touche pas à mon enfance ». Le rapport avec les résidus de ciment ?

Il arrive aussi que l’entreprise soit radiée depuis dix ans. Cette profusion d’annonces douteuses ne dérange pas Le Bon Coin. « Nous ne sommes que des hébergeurs, insiste une porte-parole du site. Les annonceurs sont responsables des services qu’ils proposent. » Les arnaqueurs des déchets ont trouvé la bonne planque. Non seulement le site ne les contrôle pas, mais, en plus, ils ne paient pas leurs annonces : ils publient la même dix fois en changeant seulement la photo ou la situation géographique et se retrouvent en tête de liste.

C’est ce qui s’appelle occuper le terrain !


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 21/08/2019