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Grisé par sa montée dans les sondages, le ministre de l’Intérieur italien n’a pas vu venir la fronde de ses opposants. Première bourde ?

Dessin de Kiro dans le Canard Enchainé du 21 Aout 2019

Ils veulent lui faire le coup du vieil Andreotti, inamovible président de la Démocratie chrétienne. Un coup imparable, théorisé par ce vieux crabe qui mange aujourd’hui les pissenlits par la racine, fut sénateur à vie et sept fois président du Conseil : « Le pouvoir n’use que ceux qui n’en ont pas. » User Salvini comme la mer polit la pierre : le voilà, le plan. Le laisser à l’extérieur du gouvernement, le regarder devenir lassant, s’enferrer dans une éternelle et exténuante tournée des plages et des villages, selfies non-stop, et hop, un petit mojito, une petite Lucky Strike, pas dérangés par la fumée, les amis, on n’est pas des fillettes, hein, et un clin d’œil pour madame, une poignée de main virile pour monsieur. Oui, c’est bien un bracelet de tiffoso de l’ AC Milan. Tiens, te voilà à mes côtés sur la photo, heureux ?

Salvini peut-il réussir son coup ?

Grisé par son ascension (6 % des voix aux européennes de 2014, 17 % aux législatives de 2018, plus de 34 % aux européennes de mai), rendu très audacieux par ses résultats inattendus lors de certaines élections régionales (plus de 48 % dans les Abruzzes en février), il réclame des élections anticipées et les pleins pouvoirs. Le fringant Matteo a juste négligé un vieux papelard hérité du monde ancien, un machin qu’on appelle une « constitution ».

Et voilà que le machin [La constitution italienne] est agité par un certain Sergio Mattarella, un croulant de 78 ans, enfermé dans un palais poussiéreux et ouaté appelé « Quirinal », qu’il avait un rien négligé.

 Mattarella est tout simplement le président de la République italienne. Une motion de censure et des élections dans la foulée, exigées par Salvini, ne peuvent être décidées, rappelle le Président, qu’en l’absence de majorité de rechange. Or d’autres solutions existent pour éjecter le trublion Salvini, sans lui offrir sur un plateau l’onction populaire qu’il croit pouvoir obtenir.

Pour le sortir du jeu, ses ennemis sont prêts à tout.

Ainsi le Parti démocrate (PD, centre gauche) tente-t-il de négocier un accord politique avec l’ex-allié de Salvini, le Mouvement 5 étoiles (M5S). Les deux formations ne sont d’accord sur rien, même pas sur le tentaculaire dossier du tunnel ferroviaire Lyon-Turin, et se sont jeté à la figure à peu près tous les noms d’oiseau imaginables, mais, pour accrocher la peau de Salvini à un clou, ils ne vont pas faire les difficiles.

Mattarella, gardien des institutions, ne fera rien pour les contrer : plonger l’Italie dans une campagne électorale en pleine préparation du budget, c’est le cauchemar. Au pire, si le PD et le M5S ne s’entendaient pas, on pourrait faire entrer au gouvernement une équipe de ministres techniques, en attendant les élections.

Dans ce cas, Salvini pourrait bien devoir patienter. Il tomberait alors dans le « piège Andreotti » (l’usure du hors-système). Mais, mine de rien, à 43 ans, il a déjà vingt et une années de vie politique dans les pattes, et un sacré estomac.

Non content d’être l’homme politique le plus populaire d’Europe sur les réseaux sociaux (3,5 millions de followers sur Facebook), il organise la saturation de l’espace. Il se met en scène dès 6 h 30 du matin, au boulot. Il se sépare sur Instagram, se rabiboche sur Facebook, déguste du Nutella sur Twitter. « Il a une équipe très pointue sur les réseaux sociaux, qui met en scène une extraordinaire aventure quotidienne, celle d’un Italien moyen « authentique » et fort en gueule qui sirote son mojito en regardant les filles et joue les DJ en se dandinant sur les plages d’Emilie-Romagne », analyse le politologue Marc Lazar, spécialiste de l’Italie.

Très exposé, Salvini se protège avec beaucoup d’habileté.

Depuis qu’il est ministre de l’Intérieur, il a séché la quasi-totalité des réunions européennes de ses homologues. C’est pourtant là que se négocient les réformes sur l’immigration, l’asile, la protection des frontières. « Les 7 et 8 mars dernier, la réforme du système de Dublin (principe selon lequel c’est le premier pays d’accueil d’un migrant qui doit traiter sa demande d’asile) était le sujet de la réunion, à la demande de l’Italie. Mais Salvini n’est pas venu et s’est fait remplacer par un sous-secrétaire d’État sans poids politique », raconte un fonctionnaire de la Commission de Bruxelles. Au même moment, il se faisait acclamer dans un meeting de la province de Basilicate.

Parfait culbuto

De la même manière, l’« homme fort de l’Italie » s’est bien gardé de venir défendre le budget 2019 à Bruxelles, laissant son ministre de l’Économie négocier un compromis acceptable.

« Il se targue d’avoir presque tari l’immigration clandestine, mais c’est son prédécesseur, le socialiste Marco Minniti, qui a fait tout le boulot, en négociant avec les milices libyennes », raconte un collaborateur de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen.

Quelle importance ? Salvini plastronne.

Il envisage même, après avoir exigé le pouvoir et la démission du gouvernement dont il est membre, de ne pas partir. « Je veux rester ministre, j’ai la responsabilité des frontières », a-t-il lancé, le 15 août, lors d’une conférence de presse portant sur les résultats de son ministère.

Un culotté comme celui-là, vorace et désinhibé, Andreotti, avec ses soixante ans de vie politique, ne l’avait pas imaginé.


Anne-Sophie Mercier. Le canard enchainé 21/08/2019