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Transposez (pourquoi pas ?) l’extrait d’un roman (SF) de Léonora Miano – Rouge Impératrice … pour les jours, mois ou quelques années a venir … Utopie, a voire !

[…] Dans les métropoles d’autrefois, seuls quelques fantaisistes prenaient plaisir à arpenter les nzela nettes [Musique] des parcs et jardins publics. Les autres, plus nombreux, s’attroupaient de préférence sur le côté, le long des murs, au bord des trottoirs. Cette façon de regarder les choses depuis la marge, de rendre cette dernière centrale en s’y regroupant, n’avait pas changé avec les décennies.

Aussi l’urbaniste avait-il eu l’idée de végétaliser des pans de mur, de fixer au-dessus des verrières de forme convexe. Par temps de pluie, une trentaine de personnes pouvaient s’abriter dessous. Quand il faisait beau, les places accueillaient toutes sortes de rassemblements. On y venait aussi en passant, pour le plaisir de voir les autres, d’être en leur compagnie. Ilunga aimait à se tenir aux abords de ces lieux, sur les branches basses de l’un des grands arbres bordant la chaussée. L’homme pouvait ainsi entendre parler les gens, ne pas attendre les rapports de la Sécurité intérieure ou des mikalayi sur l’état de l’opinion. Il en profitait aussi pour se rendre compte par lui-même de la qualité des relations sociales, observant en particulier le comportement des agents de l’administration.

L’avènement du Katiopa unifié était récent, il importait que la population n’ait à formuler que des reproches mineurs. Pour cela, les fonctionnaires, quels que soient leurs grade et attributions, devaient faire preuve de souplesse, de patience. Il s’agissait d’accompagner la mise en place de nouvelles règles.

Plus que des codes à respecter dorénavant, elles participaient d’une vision de soi plus saine. Comme tous les membres de l’Alliance qui avait pris le pouvoir quatre années plus tôt, Ilunga était déterminé à réussir là où la fédération précédant le Katiopa unifié avait échoué. Elle avait en partie aboli les frontières héritées de l’ère coloniale, ce qui était, depuis l’époque de la toute première Chimurenga, l’une des aspirations les mieux partagées par les combattants pour la souveraineté du Continent.

La fédération avait cependant failli, n’ayant pas assez travaillé à obtenir l’adhésion des masses à cette partie cruciale du projet de libération.

Au fil des décennies, les habitants du Continent avaient assimilé un ordre des choses bénéficiant à d’autres. Beaucoup avaient foi en la nation telle qu’elle leur avait été imposée, et s’accrochaient à cette conception belliciste de l’appartenance à un territoire. Les temps ancestraux avaient été balayés, ne laissant, dans le sillage de leur disparition, que des identités fissurées.

Les fédéralistes avaient caressé le rêve de la restauration, se heurtant à une aporie. Ils avaient cru remonter les siècles, vivre l’histoire à rebours. Leur aveuglement, la violence de leurs méthodes, avaient fait naître çà et là des frondes d’envergure variable. Tous s’accordaient sur les problèmes, s’affrontant quant à la manière de les résoudre.

La fédération avait ajouté du chaos au chaos, ne se donnant d’autre option que celle d’un totalitarisme qui précipiterait sa chute.

De son côté, l’Alliance s’était constituée avec patience, ses théoriciens faisant le choix d’inscrire, dans l’appellation du mouvement, la volonté qu’il convenait de mettre en oeuvre. Une vision tenant compte de la réalité, un rêve pragmatique. Surtout, cesser de propager l’idée d’un lien organique, charnel, entre les peuples de Katiopa. Qu’il y ait eu là une vérité ou qu’il se soit agi d’un fantasme n’était pas la question. Il fallait au contraire assumer les différences, les inviter, pour des raisons objectives, à se joindre les unes aux autres sous une même bannière. Forger une conscience nouvelle.

La Première Chimurenga avait eu lieu bien avant la venue au monde d’Ilunga, dans des temps troubles pour le monde. L’humanité, à la fois affolée par les conséquences de ses actes et infatuée d’elle-même, se croyait l’origine d’un nouveau temps géologique. Elle en était terrifiée, elle s’en félicitait. L’humanité… Enfin, ceux qui s’étaient arrogé le droit de parler et d’agir en son nom.

Cette période s’était néanmoins révélée féconde pour le Continent, dont la conscience désapprenait, après la haine de soi, la vaine exaltation de soi autant que la crainte d’être soi. Ces batailles du début avaient été celles de l’imaginaire. Une reconquête du champ des possibles par la pensée. On avait alors du recul sur les modèles encore en vigueur, on distinguait les empilements de déchets sous les dorures, les coulées de sang dans les avancées technologiques, la vénalité homicide et suicidaire des maîtres d’un monde à la dérive. On ouvrait les yeux sur ces bizarres modalités du progrès dont la prospérité exigeait le sacrifice de l’être à l’avoir, le caprice individuel érigé en principe, l’institutionnalisation des déviances, la destruction de la nature.

La Chimurenga dite conceptuelle avait constitué l’incontournable étape sans laquelle aucune autre n’aurait pu être réalisée.

En cette veille du San Kura 6361, alors que les citadins se pressaient dans les magasins ou couraient pour attraper le baburi n° 18, Ilunga contemplait le chemin parcouru. Il y avait encore à faire, le Continent n’était pas tout à fait pacifié, mais une heureuse vibration parcourait la ville.

[…]

On redécouvrait la douceur de vivre. Ilunga aurait voulu croire qu’il en était ainsi en maints autres endroits, que la kitenta ne jouissait d’aucune attention particulière. Mais les grandes régions de L’État, qui s’étaient formées en agrégeant les nations coloniales du passé, n’avançaient pas à la même allure dans tous les domaines.

[…]


Extrait de Rouge Impératrice (Grasset). (A paraitre le 21 aout 2019)