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Nous avons demandé à notre agriculture de s’industrialiser depuis maintenant plus de cent ans.

La famille, le village, le canton sont encore dans beaucoup de territoires l’échelle à laquelle se pense une exploitation, et la main-d’œuvre familiale est majoritaire dans 95 % des exploitations françaises.

Notre agriculture est ainsi encore en moyenne une agriculture de petite taille, où les productions traditionnelles ont leur place.

La question est de savoir pour combien de temps encore.

[…] Les standards de production permettent l’allègement des coûts et l’exportation de la production, contribuant ainsi directement à la survie des exploitations. Le coût de l’alimentation diminue pour le consommateur final du fait des gains de productivité. L’industrialisation progressive de l’agriculture est bien le levier qui nous a permis de mettre quasiment à genou la pauvreté alimentaire dans les pays développés.

C’est aussi un impératif économique, qui contribue à renforcer notre balance commerciale et à maintenir une activité au sein de la ruralité. Mais ces bienfaits s’accompagnent d’une perte croissante des particularismes locaux et régionaux : ce qui est unique ne peut correspondre aux quotas d’exportation négociés, ni aux étals des supermarchés.

Ce mouvement n’épargne pas nos produits sous appellations de qualité qui, pour se vendre à grande échelle, doivent absolument s’uniformiser. A mesure que la production standardisée devient la norme, les plus petits et les plus traditionnels disparaissent.

Exporter ce dont on est fier

Nos agriculteurs se trouvent ainsi confrontés à un dilemme : s’industrialiser et avoir davantage de chance de perdurer, ou conserver leurs traditions et leurs produits tant aimés, mais risquer, s’ils ne trouvent pas leur niche de consommateurs éclairés, de ne pas pouvoir continuer leur activité. […]

On ne peut pas prôner la montée en gamme de notre agriculture d’un côté et signer pour l’importation massive de produits industriels de qualité inférieure, de l’autre, tout en espérant commercialiser les deux à des prix comparables.

En matière d’accords commerciaux, la ligne de conduite doit être cohérente et mener à l’exportation de ce dont on est fier et à l’importation de ce qu’on désire vraiment : les produits dignes d’entrer sur notre marché sont ceux qui se seront astreints à répondre aux mêmes contraintes que nos productions nationales.

Nos normes environnementales, sociales, sanitaires sont les garantes du monde de demain et de notre sécurité d’aujourd’hui. Elles doivent être un instrument d’exportation de nos valeurs à l’international, par une règle claire : pas d’entrée ni de sortie de notre marché européen de produits qui ne soient pas respectueux des hommes et de l’environnement. […]

Nous devons donc négocier nos échanges de telle manière qu’ils ne se soldent pas par l’anéantissement du petit producteur, du différent, du non industrialisable parce que particulier, que ce soit dans notre pays comme dans celui des autres. […]

  • Quel est l’intérêt d’importer des carcasses de bovins élevés en stabulation lorsqu’on n’arrive déjà pas à consommer la production de nos éleveurs, dont les animaux sont élevés dans des prés ?
  • Quel est l’intérêt d’importer du miel de synthèse étranger alors qu’on produit du si bon miel français ?
  • Sous cet angle, le traité CETA comme celui conclu avec le Mercosur sont de véritables aberrations.

Anne-Cécile Suzanne est agricultrice en polyculture-élevage


Une analyse d’Anne-Cécile Suzanne. Le Monde. Titre original : «Anne-Cécile Suzanne Les échanges agricoles ne doivent pas se solder par la mort des petits producteurs ». Source (Extrait)