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Bonne question à laquelle il ne sera pas facile de répondre, considérant les conditions actuelles de l’économie de marché, la puissance financière internationale chapeautant tous les états du monde et les mainmises sur l’information créant une léthargie dans les populations oubliant toutes revendications pour une autre société plus sociale et équitable. MC

Trente ans après la chute du Mur, le socialisme est-il devenu un concept mort, vide de sens ? L’échec patent des régimes d’inspiration soviétique pouvait le laisser croire. Toute alternative au capitalisme semblait effacée et, pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’écrivain britannique Mark Fisher en 2018, l’époque est celle du « réalisme capitaliste » dans laquelle il est impensable d’envisager la fin de ce système.

Mais si l’adage selon lequel depuis trente ans, « la fin du monde est plus envisageable que la fin du capitalisme » demeure dans son ensemble vrai, la situation a commencé à changer depuis 2008 et le surgissement de la crise financière. Le néolibéralisme dominant a dû faire face à ses limites sur deux fronts : les inégalités croissantes – mais aussi plus généralement les conditions du monde du travail face au capital – et la question écologique, […]

[…]…parce que si le socialisme s’identifie à la fin du mouvement néolibéral, y compris sous ses formes dérivées nationalistes et racistes incarnées par Donald Trump, il est capable de rassembler davantage. Elizabeth Warren, la candidate qui monte à la primaire démocrate, ne se définit certes pas comme « socialiste » mais défend des positions pouvant séduire ceux qui, outre-Atlantique, se reconnaissent dans le terme de socialisme : l’imposition des plus riches, le démantèlement des immenses monopoles numériques, un État plus protecteur… […]

[…]… le socialisme du XXIsiècle ne sera pas qu’une simple reprise des vieilles idées. Il devra proposer des solutions adaptées à un monde post-néolibéral marqué par les évolutions technologiques importantes. L’évolution politique que l’on vient brièvement de décrire s’accompagne heureusement de réflexions diverses qui dessinent les contours d’une alternative socialiste pour notre temps. En voici quelques-unes, rassemblées autour de grandes thématiques.

[…] … si l’économie marchande n’est plus la priorité de l’action publique, il n’est plus possible de compter uniquement sur l’accumulation du capital pour créer des emplois et permettre à chacun de vivre correctement. Il faut donc, dans ce cas, assurer un coussin de protection aux populations pour permettre le maintien d’un niveau de vie qui soit compatible avec les objectifs de développement durable. C’est l’idée de la « garantie de l’emploi », par laquelle la puissance publique assure à tous ceux qui le veulent (et ce point est essentiel) un emploi avec un revenu décent (et non pas minimal).

[…] …Ces emplois ont cependant un autre avantage, du point de vue du socialisme : ils créent une sécurité pour les salariés et permettent de mettre fin à l’ajustement par l’emploi dans l’économie marchande. Ce seul fait permet de renverser entièrement le rapport de force entre capital et travail dans ce secteur de l’économie. Dès lors, le secteur privé n’aura pas le choix : il lui faudra investir massivement pour augmenter la productivité et pouvoir offrir des salaires supérieurs.

La structure économique devrait alors évoluer : la place de l’économie marchande se réduira, mais, à la différence de ce qui s’est vu dans les économies socialistes du XXesiècle, elle perdurera comme moteur d’innovation. Le talon d’Achille des économies administrées du XXesiècle, le manque d’innovation, pourrait donc ici être dépassé, en évitant un des écueils de l’innovation capitaliste : l’incapacité à prendre en compte la limitation des ressources et l’intérêt général. […]

[…] …D’autant que, à la différence de ces économies socialistes du XXsiècle, la planification moderne s’appuiera sur l’exercice de la démocratie. […]

[…] … le socialisme moderne pourrait, comme on l’a vu, tolérer le marché dans un domaine défini, mais aussi parce que l’évolution des données permet désormais de prendre en compte une réalité plus vaste et plus précise. L’usage du big data par les entreprises privées prouve que l’on peut déterminer des comportements et agir en conséquence. Pour peu que l’on renverse cet usage pour une autre finalité, l’usage de ces technologies pourrait rendre la planification plus efficace, surtout si elle est décentralisée. […]

Quelle propriété et quel pouvoir ?

[…] … Mais le socialisme du XXIsiècle ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la propriété. Si celle-ci doit désormais être accordée au « vivant » au détriment de la plus-value capitaliste, alors il est impossible de demeurer dans une structure de propriété des moyens de production qui serait celle de l’âge néolibéral. La contradiction rendrait immédiatement caducs tous les efforts menés.

À sa manière, le gouvernement français l’a bien montré avec la loi Pacte, votée en avril 2019. Il plaçait désormais, dans le code civil, les « enjeux sociaux et environnementaux » parmi les tâches des sociétés privées, mais ne modifiait ni la structure de la propriété ni aucune obligation légale. Résultat : il s’agissait évidemment d’une des nombreuses couvertures de la « bonne conscience » néolibérale alors que le reste du texte favorisait le profit et la libéralisation des marchés.

Rien de plus logique : les associés et actionnaires d’une entreprise commerciale n’investissent pas pour défendre le climat, mais dans l’espoir d’une rémunération de la somme placée. La priorité ne sera donc jamais celle de l’intérêt commun. Dès lors que celui-ci devient la priorité de la société, la structure de propriété doit changer. […]

Définir les besoins, bannir les excès

[…]  … Mais au XXIsiècle, rien n’est possible sans une redéfinition des besoins. L’urgence écologique et l’impératif de justice sociale passent nécessairement par cette redéfinition. C’est un point de rupture fréquent entre socialistes et écologistes, les seconds accusant les premiers de « productivisme » au nom de la fameuse phrase de Marx dans la Critique du programme de Gotha où il défend une « société d’abondance » permettant de satisfaire les besoins de chacun selon la célèbre formule : « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. » 

Comme le remarque cependant Cédric Durand et Razmig Keucheyan : « Le concept d’abondance n’est pas défini seulement du côté de l’offre. Il l’est aussi du côté de la demande ou de l’usage. » Selon eux, Marx entendrait donc par « abondance » la « sobriété » : un « principe d’autolimitation de la production et en aucun cas un développement sans limites des forces productives ». Si le socialisme défend l’idée d’une société où les individus sont conscients de l’intérêt collectif, alors, naturellement, la sobriété deviendra une nécessité.

Dans cette optique, l’enjeu est moins la poursuite insensée d’une production dont la fonction est de satisfaire avant tout les besoins du capital, que le redéploiement des moyens disponibles pour satisfaire au mieux les besoins de tous à court et long terme. Pour cela, il n’est pas forcément nécessaire de produire davantage, mais sans doute de produire différemment. Le socialisme du XXIsiècle, dans son souci écologique qui lui est central, peut donc fort bien renoncer à la croissance.

La planification appuiera ainsi un projet recentré sur certains besoins au détriment d’autres, jugés superflus, inutiles ou trop gourmands en ressources. […] …


Romaric Godin. Médiapart. Titre original : « Quel socialisme pour le XXIe siècle? ». Source (très court extrait)