Bernard Arnault – Portrait

Désormais deuxième homme le plus riche du monde,

La scène se passe en 2010. Face à face, Antoine Bernheim, puissant banquier de chez Lazard jusqu’en 1999, véritable parrain du capitalisme français, et Bernard Arnault, à l’époque déjà patron de LVMH, numéro un mondial du luxe.

  • «Et, maintenant, qu’est-ce qui te fait envie ? demande Bernheim, qui fut son parrain en affaires.
  • Être le plus riche, dépasser Bill Gates, répond Arnault, sérieux comme un pape.
  • Tu sais que Bill reverse une bonne partie de ce qu’il possède à des œuvres et des fondations ?» reprend le vieux Bernheim, un sourire aux lèvres.

Le silence s’installe quelques secondes, on passe vite à autre chose.

Son rêve réalisé, ou presque, puisque Jeff Bezos occupe en­core la première place (malgré les 38 milliards lâchés à son épouse lors de son divorce), Bernard Arnault a peu de chances de suivre les traces de son modèle d’alors, Bill Gates.

Donner ? Et puis quoi, encore ? En plus, les gens ne se rendent pas compte, les pauvres biquets, mais, tout ça, les fameux 100 milliards, c’est du virtuel, il suffit d’une bonne tempête boursière et, pfuitt, il ne reste plus rien, mais va-t’en expliquer ça à une bande de gilets jaunes déchaînés.

Distribuer des miettes, OK, c’est bon pour l’image, comme cette école pour adultes décrocheurs dans laquelle Brigitte Macron va enseigner. Mais, sur ce qu’il gagne et l’usage qu’il fait de ses deniers, Bernard Arnault a le cuir fort sensible. Il juge « consternant de se faire critiquer ».

Des ricanements avaient salué son versement de 200 millions pour reconstruire Notre-Dame de Paris, effectué dare-dare après que son rival Pinault avait dégainé le premier, pour un montant de 100 millions. Oui, il est « consterné » et, en 2018, il a même confié devant des caméras le fond de sa pensée : en France, « l’esprit socialo-marxiste prédomine ».

La France, c’est sa vie, son grand combat.

La Fondation Louis-Vuitton, c’est « un cadeau fait à la France », a-t-il expliqué. Et voilà que ces minables fonctionnaires de la Cour des comptes se sont avisés de le contredire, rappelant que le contribuable allait finalement payer une partie de la facture.

Histoire de faire taire les grincheux, il aime rappeler tout ce qu’il apporte à la France : 1,25 milliard d’euros d’impôts en 2018 (50 % de ce qu’il verse au fisc dans le monde, ne manque-t-il jamais de rappeler d’un air accablé), 5.000 recrutements prévus en 2019.

Un discours mis à mal quand a été révélée son appétence pour l’évasion fiscale, et sa volonté d’obtenir la nationalité belge. La fiscalité sur les successions a de ces attraits, en Belgique… Hollande avait haussé le ton, rappelant à ses devoirs la plus grande fortune française.

Les politiques, quelle rigolade !

Arnault a commencé en roulant Fabius en 1984, obtenant du gouvernement la reprise du groupe Boussac, en faillite. Le jeune Arnault est encore inconnu, mais il a une bonne tête de gentil garçon, avec son blazer bleu marine. On le bombarde de subventions. Ne promet-il pas de sauvegarder l’emploi ? Il n’en fait rien, licencie à tour de bras et conserve ce qui l’intéresse; Dior et Le Bon Marché.

Madelin, ministre de l’Industrie en 1988, en pleine cohabitation, pique un coup de sang : Arnault a roulé l’État, qu’il rembourse les aides accordées ! Mais la droite perd les élections deux mois plus tard, exit Madelin, et on ne parle plus de rien.

Arnault a compris.

Les politiques, ça va, ça vient, ça gesticule ; ce qu’il faut, c’est se payer de beaux carnets d’adresses pour, comme on dit, « fluidifier » les relations. Embaucher des gars comme Christophe Girard, adjoint à la culture de Delanoë, ou Marc-Antoine Jamet, ancien directeur de cabinet de Fabius à l’Assemblée nationale, ou encore Nicolas Bazire.

Ce dernier, ancien directeur de cabinet de Balladur, lui organise en 2011 un déjeuner avec Hollande, alors au creux de la vague. Arnault a ses entrées au sommet du nouveau pouvoir. « Il est très écouté de Macron, avec lequel ses relations sont étroites. Il est obsédé par la possibilité d’une crise financière qui mettrait fin aux réformes, comme en 2008, alors il fait pression sans arrêt pour que le Président réforme vite », raconte un proche du grand chef.

Le patron de LVMH adore parler d’éthique.

Interrogé lorsqu’est révélé l’espionnage par son groupe du journal « Fakir », dont le fondateur et dirigeant, le député François Ruffin, a réalisé un documentaire le ridiculisant, il dit n’être pas au courant. « Sur la gouvernance, nous sommes très attentifs à l’éthique », répond-il sans rire, avant d’ajouter : « Nous avons d’ailleurs une charte ».

Le propriétaire de Givenchy, de Sephora, des montres Zenith et de Tag Heuer se dit très proche de ses troupes. Il visite en effet chaque boutique régulièrement, inspecte jusqu’au moindre recoin. Au siège, les salariés sont comme des coqs en pâte, bon salaire, bonne can­tine, beaux bureaux. « A condition de se taire et d’obéir. L’ambiance est à la limite de la terreur », raconte un ex-cadre sup du groupe. Et il ajoute : « Arnault s’en tape de toutes ces nouvelles conneries managériales sur la bienveillance. Il n’a jamais cru aux contes pour enfants ».


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 24/07/2019

2 réflexions sur “Bernard Arnault – Portrait

  1. bernarddominik 17/08/2019 / 20:42

    La critique est toujours positive pour celui qui sait l’accepter et en tenir compte. Ces gens qui croient tout savoir et tout pouvoir finissent souvent mal.

  2. jjbey 17/08/2019 / 23:50

    Le type même du capitaliste forcené qui accumule pour accumuler peu importent les conséquences sur la vie des gens. J’achète, j’exploite, je bazarde, je roule dans la farine et je recommence ainsi va le dur labeur de celui qui ne fait que profiter du travail des autres sans se préoccuper des conséquences de ses agissements sur le êtres humains.

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