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Belles évocations

Les premières chaleurs se déversaient de nouveaux à travers les villages et les bourgs, suaves et moelleuses le matin, lorsqu’en traversant les jardins, on n’avait pas l’impression d’avoir quitté son lit, et qu’on sentait la jeunesse appelée dans le sang par ce ciel immense, ouvert au monde entier et à toutes ses promesses – mais chaleurs troubles, sensuelles dans le faux été de l’après-midi ; déprimantes, même, comme si l’arôme chaud et pimenté du trottoir d’asphalte, respiré depuis une fenêtre, promettait une aventure vouée par avance à la solitude et à l’attente vaine.

Quelles promesses attendent de ses bourgs mortels, de ces montagnes de silence ? Quelle aventure, espérée dans la touffeur bourdonnante de l’après-midi, toutes persiennes closes, prostrés dans la pénombre comme une vieille séquestrée, imaginant les gestes, les balbutiements, le souffle rauque de l’amour, avec l’amère et irrévocable certitude que rien au monde ne vaut son gâchis ou ses mécomptes, et surtout pas la sécheresse orgueilleuse du penser ou de l’expérience.

Autour de la petite ville aux toits plombés sous la lumière droite, le regard n’accrochait aucune coulée de verdure, pas un arbre neuf, ni la moindre pelouse rafraîchie, lumineuse : rien que cette pelades jaune des pentes, la forêt décharnée, la ferraille des buissons inhabités, dans ce pays exaspérant qui mettait plus longtemps que les autres à trouver le printemps, et le cueillait trop tard, comme un fruit blet, tant sa pauvreté, la rustrerie de son climat le mettait même à la traîne des saisons.


Jean Carrière – « L’épervier de Maheux »