Étiquettes

, , , , ,

Tant mieux si cela se faisait … mais l’État est-il à un revirement près ou alors n’est-ce pas en prévision des futures élections, ces annonces ? MC

Élisabeth Borne refuse aujourd’hui les prolongations de concessions qu’elle soutenait hier avec enthousiasme.

La Ministre des Transports, Élisabeth Borne, ne donnera pas suite à l’offre de Sanef. La Société des autoroutes du nord et de l’est de la France proposait de rénover le tronçon vétuste de l’A1 menant de la sortie de Paris à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Dix-huit kilomètres de bitume en piteux état seraient ainsi mis « au niveau de qualité du reste de la concession », selon Arnaud Quémard, le patron de Sanef. Et tout ça sans la moindre augmentation de péage.

Gratis ? Presque !

Il suffirait simplement, susurrent les dirigeants de Sanef, de rallonger d’« une petite année » la concession de l’autoroute, qui se termine en 2031. Un système de travaux contre un allongement de la concession appelé « adossement » dans le jargon administratif.

Elisabeth contre Borne

Que voilà une proposition qui tombait bien : l’État ayant renoncé à sa promesse de créer pour les Jeux olympiques la liaison ferroviaire express Paris-Roissy, le renouvellement de l’autoroute, dans un état de délabrement avancé, apparaîtrait comme une compensation.

L’offre de Sanef s’inscrivait donc pile-poil dans les conclusions d’un rapport demandé fin 2018 par le gouvernement à l’Inspection générale des finances et au Conseil général de l’environnement et du développement durable, qui envisage la privatisation des centaines de kilomètres de routes publiques qui se dégradent d’année en année pour cause d’État impécunieux.

Par le passé, Élisabeth Borne avait appliqué avec enthousiasme ce genre d’adossement. Un temps directrice des concessions d’Eiffage (Autoroutes Paris-Rhin-Rhône), elle a aussi été directrice de cabinet de Ségolène Royal quand celle-ci a lancé, en 2015, un « plan de relance autoroutier » de 3,2 milliards d’euros.

Plus de ça aujourd’hui. Borne a indiqué au « Canard » qu’elle considérait que « ce n'[était] pas l’intérêt de l’État et des citoyens » de voir les contrats de concession prolongés. Mais, alors, pourquoi l’a-t-elle fait en 2015 ? Un de ses conseillers explique : « En tant que directrice de cabinet, elle appliquait une politique décidée par quelqu’un d’autre. » Pas très aimable pour Royal et son ministre de tutelle à Bercy, Emmanuel Macron !

Il faut dire que le plan de 2015 a, depuis, été étrillé par la Cour des comptes dans un rapport publié le 19 avril. Selon les calculs de la Cour, les 3,2 milliards de travaux réalisés par les concessionnaires (Vinci, Eiffage et Abertis) vont leur permettre de majorer leurs revenus de… 15 milliards grâce au rallongement de leurs concessions. Avec, à l’arrivée, la bagatelle de 5 milliards de bénefs supplémentaires.

La Cour explique ce pactole notamment par le mode de calcul des compensations exigées par les autoroutiers lors des procédures d’adossement. Ce calcul demande « indépendance et expertise », estime-t-elle, sous-entendant ainsi que les deux ont cruellement manqué. Car les pouvoirs publics sont « souvent apparus en position de faiblesse » face aux bétonneurs, de vrais pros du devis, contrairement aux amateurs de Bercy… Du coup, ajoute la Cour, les compensations étaient toujours « trop pessimistes quant aux risques réels supportés par les sociétés d’autoroutes ».

Factures en béton

Dans un rapport paru le 19 juillet, l’Arafer (l’autorité de contrôle des autoroutes) en remet une couche. Elle note qu’en moyenne, en 2017, « l’offre retenue (pour les travaux réalisés par les sociétés d’autoroutes) était 11 % moins chère que l’estimation des sociétés concessionnaires ». Lesquelles avaient donc une fâcheuse tendance à alourdir la facture des travaux pour allonger la prolongation de leur concession.

Sans compter que, depuis 2015, les choses se sont un peu compliquées. Avec l’irruption des gilets jaunes, qui ont fait des péages d’autoroutes leur principal défouloir (avec les radars), et des concessionnaires, leurs ennemis jurés. Mais, surtout, la loi Macron, votée en 2015, soumet tout nouvel adossement à un vote du Parlement. Pas sûr qu’il y ait beaucoup de députés enthousiasmés à l’idée de voter des prolongations de concessions largement critiquées par leurs électeurs. Comme l’a avoué au « Canard » Arnaud Quémard, « le paysage politique actuel rend l’adossement difficile ».

Voire impossible. Jusqu’au prochain coup de volant.


Hervé Martin. Le Canard Enchainé. 31/07/2019