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J’aimerais vous faire partager quelques lignes d’un livre écrit par Jean Carrière dans : « L’épervier de Maheux ». Jean Carrière est un extraordinaire conteur. Il nous emmène souvent dans cette austère région de Lozère qui garde encore de nos jours une grande part de mystère à l’égale mesure de la beauté des paysages, des constructions et de l’âpreté de vie de ses habitants.

Imaginez-vous dans un coin perdu de Lozère du côté de Florac, une ferme très sommaire, trônant dans la sauvage montagne, dans les années 1950-55 …

Au fond, même en culottes courtes, j’étais étonné : étonné par le monde, étonné d’être là ; la seule chose qui ne m’étonnait pas, à cette époque-là, c’était précisément cette faculté d’étonnement, comme si elle seule fût incontestable, et me justifiât nécessairement.

Depuis, hélas ! Rien n’était aussi simple, et cette faculté d’étonnement, cette aptitude de refuser, de tout remettre en question, paraissait parfois aussi étrange, aussi irréelle que ce qu’elle remettait en question ; puis de nouveau remise en question à son tour, on eut dit qu’elle se dévorait elle-même, qu’elle n’était la que pour assumer sa propre négation, et tout se passait alors comme dans les labyrinthes crânien, où l’on repasse toujours par le même endroit, comme dans les ces cages tournantes, ou des écureuils s’enragent dans une course exténuante, immobile…

Mais avec quelle facilité ce qu’on a coutume d’appeler la vie avait le dernier mot… Avec quelle facilité les choses se retrouvaient à leur place habituelle, et retrouvaient leur aspect nécessaire, convaincant – comme ces rochers dominant le bourg qui ressemblait à des termitières géantes et sur lequel, depuis la terrasse de sa villa, il regardait le jour s’éteindre. Enfant mort dans d’adultes, et donc il ne reste, peut-être, que cette interrogation passionnée : tout cela ne peut pas avoir servi à rien ni la souffrance ni le bonheur…

Il y a là une réalité atroce, fondée sur tout ce qui la nie : le temps, la vieillesse, la mort. Situation intolérable. Mais il n’est de situation intolérable à laquelle il semble que le destin des hommes ne soit précisément de s’habituer. Vivre à la surface des choses… mais les gestes séculaires identiques à tous les foyers où s’allume une lampe, laissant flotter, ainsi qu’une épave entre deux eaux, l’évocation poignante du bonheur, beaucoup plus que le bonheur lui même… Parce que rien n’est innocent sur la terre : à quelle terrible absence notre expérience de la vie – l’affreuse mémoire contaminante – ne finit-t-elle pas par aboutir ?…

Tout a déjà eu lieu au moins une fois. Comment vivre la surface des choses, alors que chaque instant de la vie nous contraint à essayer de retrouver un secret perdu.


Note : je cherche ce coin décrit dans ce beau livre, il existe quelques part perdu dans un lieux, je vous ferais part de mes découvertes. MC