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La nouvelle ordonnance du gouvernement : gérez votre stress avec des coachs, allégez vos angoisses et le poids de la Sécu…

L’événement a de quoi laisser baba (cool)… Le 20 juin, le ministère de la Santé a organisé un colloque sur (fermez les yeux, inspirez !) la méditation « de pleine conscience ». Sous-titre du congrès : « Lever les doutes, ouvrir les perspectives ». Beau comme du Macron ! Ce jour-là, le ministère a déroulé le tapis rouge (le tapis de yoga, plutôt) afin de promouvoir cette forme de méditation, inspirée du bouddhisme, qui invite à prendre conscience de sa respiration pour se détendre et gérer son stress.

Parmi les orateurs plébiscitant cette méthode : Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, un sous-préfet ou encore Véronique Riotton, la vice-présidente du groupe LR-EM à l’Assemblée. La star de la pleine conscience, le psychiatre Christophe André, a, lui, offert à tout ce beau monde une « pause méditative », inscrite en toutes lettres dans le programme.

Et de rendre contemplatif l’amphithéâtre tout entier, vingt minutes durant, yeux ouverts ou clos : « On va faire une petite expérience ensemble d’élargissement de notre conscience », invitait le psy de sa douce voix. Un peu plus tôt, le directeur général de la Santé s’était réjoui, en quasi-lévitation : « La méditation de pleine conscience permet de développer une présence à soi et des compétences dont les bénéfices vont être nombreux. »

Aie conscience, crois en toi…

En découvrant la vidéo de ce raout, le Dr Michel David, président de la Fédération française de psychiatrie, est resté mi-hilare, mi-ahuri « Que les gens fassent de la méditation chez eux, comme on fait du yoga ou de la relaxation, très bien, mais, que ce soit promu comme une politique publique, c’est un peu comique. Et problématique. D’abord, pourquoi cette méthode plus qu’une autre ? Et puis, pour l’État, c’est dire aux gens vous allez mal, payez-vous des séances de méditation, et ça ne coûtera rien à la Sécu » Car, naturellement, « le remboursement (de ce genre de séance) n’est pas à l’agenda », confirme le ministère.

Mais nos crânes d’œuf sont conquis : « De nombreuses études ont montré des résultats positifs (de la méditation de pleine conscience) sur l’attention focalisée, sur les symptômes dépressifs, sur les troubles bipolaires, sur la dépression du post-partum, sur la diminution de la pression artérielle et sur la gestion de la douleur », a énuméré, le 20 juin, le directeur général de la Santé. Un tableau bien optimiste.

Deux analyses, synthétisant ces études et publiées, l’une en 2014 par la revue US « Jama Internai Medicine », l’autre en 2017 par l’université de Melbourne, avaient fortement relativisé leurs conclusions euphoriques. En avril dernier, la revue scientifique « Plos One » a, quant à elle, réfuté une vaste étude parue en 2015 dans ses propres pages : celle-ci était bourrée de biais méthodologiques, et deux des auteurs bossaient pour des instituts également ven­deurs de CD, de DVD et de bouquins de méditation.

Car la pleine conscience est aussi un marché en plein boom : couvertures de magazine, livres, coaching en entreprise pour salariés stressés…

Le célèbre Christophe André fait ainsi méditer, cet été, les auditeurs de France Inter chaque samedi. Et, quand il n’écrit pas des bouquins à grand tirage (il en a 29 à son actif !), ce forçat du zen anime des conférences à succès avec sa petite entreprise, Christophe André Conférences et Conseil. Le 5 avril, à Paris, il animait « une initiation à la méditation de pleine conscience » : 85 euros le ticket dans une salle de 600 places. De quoi méditer avant d’ouvrir son porte-monnaie…

Pourquoi tant de zen ?

Autre expert et caution scientifique du colloque organisé par le ministère : Jean-Gérard Bloch, rhumatologue libéral et enseignant à l’université de Strasbourg, où il a créé un diplôme universitaire « médecine, méditation et neurosciences ». A ses heures perdues, ce médecin anime aussi quantité de séminaires censés initier les gens stressés aux vertus de la mindfullness (« pleine conscience », en British). Pour huit séances, prière de s’équiper d’un tapis de yoga antidérapant, d’un châle et d’un chèque de 450 euros adresser à une société, l’Institut français pleine conscience mindfullness (IFPCM), domicilié par Jean-Gérard Bloch au cabinet de sa femme. Les comptes de sa boîte sont plutôt florissants : 102.842 euros de chiffre d’affaires en 2017. Restons zen…

La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), elle, s’inquiète de cette montée en force. « C’est une concurrence effrénée, un vrai marketing, pointe sa secrétaire générale, Anne Josso, seule voix discordante sur 17 invités, le 20 juin dernier. On vend la méditation de pleine conscience avec des techniques parfois très agressives. » Et cette rabat-joie de renchérir : « La particularité, aussi, c’est que ça coûte très cher. On a des témoignages sur des pressions financières : vous avez fait une initiation ? Vous n’en avez pas ressenti tous les bienfaits car vous devez en faire plus ! »

Le ministère, lui, reste sur son nuage.

En juin 2018, dans sa feuille de route sur la psychiatrie, il recommandait déjà (en action numéro un et en pleine crise des hôpitaux publics !) de développer la pleine conscience dans le monde de la santé, mais aussi au sein de l’éducation, du monde du travail ou des prisons. Pourquoi tant d’ardeur ? « Que les gens gèrent leur stress tout seuls et soient performants en entreprise, c’est le rêve pour les finances publiques ! » décrypte un haut fonctionnaire. C’est même la voie de la sagesse bouddhiste !


Isabelle Barré. Titre original : «Le business de la méditation gagne le ministère de la Santé ». Le Canard enchaîné. 24/07/2019