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Les hors a loi du marché.

Pour ses dix ans, l’Autorité de la concurrence, chargée de débusquer les abus (position dominante, entente, boycott), s’est offert des fleurs.

Le 9 juillet, devant la presse, elle a souligné que, depuis 2009, elle avait fait entrer 4,5 milliards d’euros dans les caisses de l’État en sanctionnant les fautifs. Pourtant, les entreprises continuent allègrement de se concerter sur le dos des consommateurs. En 2018, le gendarme de la concurrence en a pincé quelques-unes, à qui il a infligé 237,5 millions d’euros de contraventions.

Palmarès des pratiques anticoncurrentielles les plus savoureuses.

  • Fraude récurrente dans le lave-linge

Une lessive à 189 millions d’euros ! Cette amende est la neuvième plus élevée infligée par l’Autorité de la concurrence en dix ans. Six fabricants de produits « blancs » (lave-linge, sèche-linge, lave-vaisselle, réfrigérateurs, etc.) tels qu’ Electrolux, Indesit et Whirlpool ont avoué s’être concertés entre 2006 et 2009. Les réunions se tenaient au très chic salon de thé parisien Ladurée. Les hausses de prix arrangées allaient de 20 à 50 euros pour des machines vendues entre 200 et 400 euros. Décapant.

  • Distributeur qui ne cède rien

La dernière pub de la Fnac le clame : « C’est bon d’être curieux. » C’est bon, aussi, de respecter ses engagements. Le 27 juillet 2016, l’Autorité de la concurrence avait accepté le mariage du distributeur de biens culturels avec Darty… à condition que la Fnac cède six magasins en Ile-de-France. Comme elle n’en a rien fait, le groupe, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 5,7 milliards d’euros en 2018, a écopé d’une amende de 20 millions d’euros.

Il n’était plus sous garantie ?

  • Tailleur de haies qui rase gratis

Fabricant de tronçonneuses, taille-haies et tondeuses, l’allemand Stihl (et Viking), qui contrôle un cinquième du marché, s’est taillé, entre 2006 et 2017, des prix sur mesure. Dans un courriel, le directeur régional des ventes de Stihl menaçait un distributeur en ces termes : « Nous vous laissons une semaine » pour « appliquer les prix indiqués (…). Si toutefois vous ne vous alignez pas, je serai chez vous le 16 décembre pour vous signifier l’arrêt total de toute collaboration grand compte entre nos sociétés ».

Le tronçonneur a été raccourci de 7 millions d’euros.

  • Fertilisants qui poussent un peu (trop)

Quatre fabricants d’engrais liquides et deux revendeurs grossistes, comptant pour la moitié du marché, ont ajusté leurs tarifs trois années durant (entre 2010 et 2013).

Un mail (2/9/10) adressé au gérant d’une boutique par le président d’Agrotechniek Metrop détaille les réjouissances : « Nous mettons tout en œuvre pour éliminer les casseurs de prix et les mettre sur la liste noire parce que tout le monde doit garder le même prix minimum. » Liquidée en avril 2018, cette société n’a pu être sanctionnée. Deux des conjurés écopent d’une contredanse à 355 000 euros.

Le gendarme a eu la main plus lourde que verte…

  • Informaticien qui s’ « auto-pirate« 

Un siphonnage de données en plein milieu d’une descente de l’Autorité ! C’est ce qui s’est passé, le 8 novembre 2018, dans les locaux girondins d’Akka Technologies (entreprise d’ingénierie et de conseil (1,3 milliard de chiffre d’affaires)).

Alors qu’ils étaient occupés à copier le contenu des boîtes mail d’un dirigeant de la boîte, les enquêteurs ont pincé un salarié en train de supprimer certains des courriels de ce patron. Ce n’est pas tout. Sur le site d’Akka à Boulogne-Billancourt, les scellés apposés le même jour sur le bureau d’un salarié ont été brisés. « Le fait d’individus isolés », assure la boîte d’ingénierie. Tarif pour cette obstruction : 900.000 euros.

Sévère, le code…

  • Éclairagistes peu éclairés

Entre 2011 et 2013, les sociétés J. Grenot et Lapize de Sallée ont raflé trois marchés d’éclairage public en Ardèche en s’alliant discrètement l’une à l’autre. Dans un mail (16/10/13) saisi par les enquêteurs, le président de J. Grenot remerciait chaleureusement l’un de ses confrères de lui avoir fourni un devis concurrent bidon : « A charge de revanche si tu as besoin de moi ne te gêne pas c déjà OK !! »

Il a reçu une petite décharge électrique à 19.000 euros…

  • Boulangers menés à la baguette

Pendant trente ans, la coopérative Back Europ, approvisionnant 30.000 boulangers et pâtissiers en matières premières (sel, sucre, farines spéciales), a interdit toute concurrence entre fournisseurs, membres et actionnaires de la coopérative en question. « Lorsqu’un client ne veut pas travailler avec l’actionnaire dont il dépend, il n’est pas livré par un autre actionnaire », a admis le président de la coopérative auprès des enquêteurs. L’entente a fait un four. Sanction : 1,7 million d’euros.


Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 17/07/2019