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Le bouquin de Freud l’a-t-il inspiré ? Avec Macron, il y a « Malaise dans la culture ».

Alors que le ministère du même nom, créé par Malraux, fêtera ses 60 ans le 24 juillet, avec une grande expo photo au Palais-Royal, ses hauts fonctionnaires se demandent si le Président s’en désintéresse ou, au contraire, s’y intéresse de trop près pour déléguer… Les nominations à la tête de grandes institutions culturelles sont au point mort, et les dossiers s’empilent telle la tour de Pise. Le ministre Riester trépigne et y perd son crédit. Macron promet des noms pour le 24 juillet, dernier Conseil des ministres d’avant vacances. Il est temps !

Macron fait écran

Depuis un an, par exemple, la prestigieuse Villa Médicis (résidence d’artistes à Rome) n’a plus de patronne, la comédienne Muriel Mayette ayant été remerciée. Le Palais de Tokyo, haut lieu parisien de l’art contemporain, est, depuis janvier, livré à lui-même. Le Conservatoire national supé­rieur de musique de Paris n’aura plus de directeur à compter du 27 juillet.

Le Centre national de la cinématographie (CNC), lui, a perdu sa tête le 14 juillet. Son numéro deux, le conseiller d’État Olivier Henrard, assure l’intérim. A la place de la présidente, Frédérique Bredin, Macron songe à nommer Dominique Boutonnat, qui n’hésite pas à chanter ses louanges.

Las ! le producteur est l’auteur d’un rapport qui propose d’introduire « une véritable logique entrepreneuriale » dans notre cinéma en « accroissant la rentabilité des actifs » (les films). Autrement dit, finie l’« exception française » qui ne coûte pas un sou au contribuable et fait du cinéma tricolore le troisième du monde. Pas encore nommé, Boutonnat a déjà l’ensemble de la profession contre lui…

A Versailles, le deuxième mandat de Catherine Pégard s’achève fin août, et l’ancienne journaliste devrait rempiler. En dépit de la limite d’âge, et de la façon dont elle a ouvert les portes du château à Carlos Ghosn en 2016 pour son mariage royal. Une enquête judiciaire est en cours.

Voilà donc cinq institutions qui brinquebalent ! La palme revient à une sixième, l’Opéra de Paris, où le feuilleton de la succession s’éternise depuis plus d’un an. Actuel directeur, Stéphane Lissner serait bien reparti pour trois ans (son mandat s’achève en 2021). L’année dernière, Françoise Nyssen s’apprêtait à lui signer une dérogation pour passer outre la limite d’âge de 67 ans. Mais Sylvain Fort, alors patron de la com’ du chef de l’État, s’y est opposé, au grave prétexte qu’en 2015 Lissner avait supprimé douze cloisons amovibles dans six loges du palais Garnier. Crime de lèse-conservatisme !

Fort ayant eu gain de cause, Nyssen a dû solliciter un cabinet de chasseurs de têtes. Riester, son successeur, a trouvé plus sage de nommer une commission… Quatre prétendants ont été retenus, que Macron devait rencontrer. Surtout, il a reçu Stéphane Lissner, le 20 juin, pour lui demander de bien vouloir prolonger son mandat !

Opéra comique

Très au fait du dossier, le chef de L’État a compris qu’un nouveau directeur ne pourrait à lui seul définir une nouvelle programmation, mener à bien la réfection de Garnier et la construction d’une nouvelle salle à Bastille… tout en évoquant avec les syndicats un futur « contrat social ». Le Président trouve donc aujourd’hui sage de prolonger d’un an Lissner, lequel, désormais en position de force, aimerait rester deux ans de plus — ce qui obligerait à un changement de statut. Macron n’entend pas céder. Le nom du nouveau directeur pourrait être annoncé la semaine prochaine.

« Une méthode difficile à comprendre qui n’est pas d’une rationalité évidente… » sourit, accablé, le patron d’une grande institution, visant Macron. S’il entend prolonger son mandat, ce mauvais courtisan a intérêt à rester anonyme …


Jean-Michel Thénard. Le Canard enchaîné. 17/07/2019