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Voilà une révélation légèrement contrariante pour EDF… et pour les buveurs d’eau.

En France, 225 communes consomment une flotte potable un brin radioactive parce que contenant du tritium, un radioélément recraché par les centrales nucléaires. C’est l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) (où travaillent de nombreux scientifiques) qui a mis au jour cette vérité saumâtre…

Pas de panique : la concentration en hydrogène radioactif (autre nom du tritium) reste très en deçà des normes sanitaires et est donc sans danger. Il n’empêche : découvrir qu’une substance radioactive fabriquée dans le coeur du réacteur se retrouve dans l’eau du robinet met à mal le mythe de la centrale totalement étanche. D’autant que cette contamination n’a rien d’accidentel.

Elle est même parfaitement légale. EDF ne le crie pas sur les toits, mais ses centrales ont le droit de balancer à l’eau diverses substances radioactives, à condition de ne pas dépasser les seuils annuels fixés par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Le tritium représente 99,95 % de ces rejets. Et, cette pollution, ni les usines de production d’eau potable ni les stations d’épuration ne sont en mesure de l’éliminer

Larme atomique

En moulinant les résultats d’analyses effectuées par les autorités sanitaires ces deux dernières années, l’Acro a dressé une carte de la contamination de l’eau du robinet par le tritium. Une étude édifiante que « Le Canard » a pu consulter.

Bilan : l’ensemble des communes alimentées par l’eau de la Seine et situées en aval de la centrale de Nogent (Aube) profitent d’une eau à boire « enrichie » en tritium. Même constat ionisé le long de la Loire, bordée par quatre centrales — plus une sur un affluent. Dans le seul Maine-et-Loire, 72 municipalités sont concernées. Et la contamination de la flotte à boire descend jusque dans l’estuaire, à Nantes.

« Les concentrations de tritium oscillent entre 10 et 30 becquerels par litre, et jusqu’à 60 à Châtellerault, arrosée par la centrale de Civaux en bordure de la Vienne », indique David Boilley, le président de l’Acro. Sachant que la dose « admissible » fixée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’élève à 10 000 becquerels par litre. En janvier, l’association a détecté dans la Loire 310 becquerels par litre au niveau de Saumur. Une valeur record qui a poussé l’ASN à procéder à une inspection à la centrale de Chinon, implantée une trentaine de kilomètres en amont.

Interrogé par « Le Canard », EDF jure respecter scrupuleusement les seuils de rejets radioactifs. Et insiste sur le fait qu’il n’y a pas de danger pour la santé : « La quantité de tritium dans l’eau du robinet est 170 fois au-dessous de la valeur à ne pas dépasser fixée par l’OMS. »

Raisonnement bêta

Certes, mais on manque de données sur les effets à long terme du tritium ingéré à faibles doses et de façon régulière. Le rayonnement bêta émis par le tritium n’est pas le plus dangereux. Certains scientifiques se demandent cependant aujourd’hui s’ils n’ont pas sous-estimé sa radio-toxicité.

« Le tritium se colle aux molécules d’eau, dont est constitué le corps humain pour l’essentiel. Et on ignore les conséquences de cette forte imprégnation au niveau cellulaire », prévient David Boilley. Pour y voir plus clair, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) prépare un rapport sur le sujet qui devrait être publié en 2020.

En attendant, et compte tenu du nombre de Français qui se désaltèrent avec de l’eau au tritium, l’Acro demande aux pouvoirs publics de renforcer dare-dare la surveillance des points de captage. « Si on comptabilise toutes les installations nucléaires, et pas seulement les centrales, on dénombre 268 communes contaminées regroupant 6,4 millions de personnes », explique David Boilley. Et d’insister « Dès que la présence de tritium est avérée, il faudrait faire un contrôle tous les ans, au lieu de cinq, comme c’est le cas aujourd’hui. »

EDF ne va tout de même pas dire que c’est « bêta » ?

Flotte et tritium à tous les étages

C’est l’une des plus grandes usines de production d’eau potable d’Europe. Chaque jour, la station de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) alimente 1,9 million de Franciliens. Lesquels ignorent que la flotte sortant de leur robinet contient du tritium (en moyenne, 10 becquerels par litre), relâché 110 km en amont par la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine. « Cela concerne 50 % des communes dans les Hauts-de-Seine, 57 % dans le Val-de-Marne et la ville de Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis », précise l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest.

S’y ajoutent dix communes des Hauts-de-Seine, alimentées par une autre usine de pompage au mont Valérien. Dans l’Essonne, en sus des six municipalités approvisionnées par Choisy-le-Roi, 35 autres sont aussi polluées en tritium, parce qu’elles puisent leur eau dans la nappe phréatique du plateau de Saclay, anciennement souillée par des labos de recherche nucléaire…


Christophe Labbe le Canard enchaîné. 17/07 2019