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[…] …Muriel Domenach, diplomate de carrière, a été nommée ambassadrice de la France auprès de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), où elle avait exercé en tant que conseillère en 2005.

A la veille de son départ, elle dresse le bilan de son action au sein du CIPDR. Sous l’autorité du premier ministre, le secrétariat général du comité compte trente-deux personnes et dispose d’un budget de 64 millions d’euros en 2019, sur l’enveloppe du ministère de l’intérieur.

  • Votre action depuis trois ans est axée sur la prévention de la radicalisation plutôt que sur la déradicalisation. Qu’est-ce que cela a changé ?

Avec la déradicalisation, on a cru qu’il existait une recette magique pour déprogrammer un individu comme un logiciel. C’était une attente irréaliste. Dès 2014, la politique publique insistait sur la prévention.

Les premières expériences ont fait apparaître toute la complexité des processus à l’œuvre : il n’y a pas un prototype, mais une diversité de profils et de ressorts. C’est en activant, et en formant, tous les professionnels sociaux de terrain « classiques », comme les professeurs, les éducateurs, les médiateurs, les psychologues et les référents religieux, que l’on parvient à des résultats. Pas en laissant le sujet aux mains de gourous autoproclamés.

  • Quels résultats ?

Une meilleure compréhension du phénomène et un réseau de vigilance et de prise en charge formé et investi, capable de travailler collectivement. Aujourd’hui, dans les services publics, tout le monde a compris que le port du voile et de la barbe ne sont pas, en soi, des indicateurs de radicalisation. Les indicateurs ont été nettement affinés et prennent en compte une dimension essentielle : la rupture avec l’ordre social à partir d’un absolutisme de la norme religieuse. […]

  • La publication, fin juin, d’un rapport parlementaire sur la radicalisation dans les services publics a suscité des réactions alarmistes. A tort ou à raison ?

Le rapport en lui-même est équilibré. En revanche, l’alarmisme de certains est non seulement contre-productif, mais il peut aussi être décourageant pour les acteurs de la prévention qui s’investissent. C’est un discours à côté de la plaque, anxiogène et démobilisateur. Le double mouvement de déni et de panique que continue de susciter le terme « radicalisation » est préoccupant, notamment sur les réseaux sociaux. […]  

Le bilan d’étape publié en avril fait le point sur les actions mises en œuvre ; 2.000 acteurs ont été formés dans le milieu sportif par exemple, et un dispositif de sensibilisation est déployé dans vingt-cinq préfectures pour préparer de nouveaux contrôles administratifs des clubs sportifs, menés conjointement par les services des ministères de l’intérieur et des sports. […]

Vous avez également lancé une réflexion sur les liens entre délinquance et radicalisation. Où en est-on ?

Un retour d’expérience, une sorte de « bilan prévention » sur le parcours de Cherif Chekatt [l’auteur de l’attentat du marché de Noël de Strasbourg, le 11 décembre 2018] a été présenté au premier ministre lors de la réunion du CIPDR en avril. Comme le font les Britanniques depuis longtemps. La question était de savoir ce que nous n’avions pas vu.

[…] Nous savons qu’il faut porter une attention particulière aux gamins qui ont une propension à la violence alimentée par la religion. Ce sera intégré dans la prochaine stratégie de prévention de la délinquance annoncée par le premier ministre, qui inclura une meilleure prise en charge psychologique.

  • Cet aspect faisait-il partie des failles ?

En termes de prévention, les acteurs n’étaient, à l’époque, pas formés à la détection et ne se parlaient pas. […]

  • La dimension psychologique commence-t-elle à être prise en compte ?

C’est un sujet délicat. Les uns disent qu’il ne faut pas criminaliser la maladie mentale, les autres estiment qu’invoquer une maladie mentale, c’est déresponsabiliser les personnes radicalisées, voire la société. Nous plaidons pour une approche pragmatique. […]  Parmi les 2 500 jeunes pris en charge par ces cellules, la moitié se voit proposer un suivi psychologique. Il faut faire mieux. L’objectif est d’avoir un psychiatre coordinateur dans chaque ARS chargé de la coordination du suivi du profil en question. […]

  • […] Les ressorts de la radicalisation ont-ils changé ?

L’aspect psychologique est un aspect à prendre en compte parmi d’autres. Mais c’est un volet extrêmement important dans le contexte de reconfiguration de la menace. Aujourd’hui, le départ en Syrie n’est plus le sujet, le facteur géopolitique n’est plus au premier plan. La menace reste pourtant élevée. Des attentats sont toujours déjoués. Mais la capacité de planification de l’EI s’est largement affaiblie. Nous avons affaire à des actes souvent plus inspirés que commandés. Ils sont rendus possibles par des fêlures personnelles dans lesquelles s’engouffre la propagande d’un islam de rupture qui prône un absolutisme religieux. C’est tout l’intérêt d’intégrer aussi la dimension religieuse dans la détection, la formation des professionnels, la prise en charge préventive et le « contre-discours ». […]


Propos recueillis par Louise Couvelaire  une interview de Muriel Domenach. Le Monde. Titre original : « Muriel Domenach Radicalisation : « La reconquête se joue sur le terrain du social » ». Source (extrait)