Présidente de la Commission européenne a été ministre de la Famille, du Travail et de la Défense.

Il suffit de la voir sortir d’une voiture et se diriger vers son objectif, toujours droite, fine, chic, sourire un rien mécanique aux lèvres, chevelure soignée, jamais chiffon, pour sentir le plan de carrière implacable. Ursula a toujours été impeccable, comme dans cette vidéo qui circule sur Internet où elle apparaît, jeune fille, avec ses frères et ses parents. Le père, Ernst Albrecht, est ministre-président (CDU) du Land de Basse-Saxe, maman ne travaille pas, bien sûr, les minots ont les joues roses et la moue assurée des enfants qui ne mangent pas de chips sur le canapé et ne font pas leurs devoirs sur le chemin de l’école.

Elle a eut de la maîtrise, pour passer l’obstacle du vote des parlementaires européens, le 15 juillet. « Ça devrait passer, même si, sur le papier, rien n’est totalement assuré », estimait un eurodéputé français chevronné.

Les Verts n’ont obtenu aucun poste important, les pays de l’Est non plus. On aiguise donc quelques couteaux. Et le vote pourrait être l’occasion pour certains de ses « amis » allemands de régler quelques comptes avec elle.

Une partie de la gauche ne pardonne pas à l’ex-ministre de la Famille (2005), puis du Travail (2009) et, enfin, de la Défense (2013) de Merkel sa volonté farouche d’en finir avec le pacifisme qui freine les interventions extérieures de l’Allemagne. « Elle a les idées claires, elle veut une armée européenne dans laquelle l’Allemagne aurait toute sa part, elle s’est battue pour que son pays nous aide avec des troupes et du matériel au Mali, ce qui lui assure quelques solides inimitiés. Ses liens avec l’Otan en font une cible », raconte un proche de Jean-Yves Le Drian.

La droite allemande n’est pas en reste. Son combat pour la multiplication des places en crèche, pour le salaire parental est mal passé dans un pays où les mères qui travaillent sont encore qualifiées de « mères corbeaux ». Son soutien à l’adoption pour les couples homosexuels, sa volonté d’imposer un quota de femmes au sein de la direction des entreprises, contre l’avis d’Angela Merkel, ont choqué dans son propre camp.

Devenue ministre de la Défense, elle a géré énergiquement la percée des milieux d’extrême droite au sein de la Bundeswehr. « Elle a tellement voulu se démarquer d’une partie de l’armée qu’elle a donné l’impression que l’ensemble de l’institution était concerné, ce qui en a ulcéré plus d’un », raconte un eurodéputé allemand (PPE).

Un jour, Ursula von der Leyen s’est vue calife à la place du calife. Elle enchaînait les talk-shows, toujours à l’aise, montrait beaucoup sa belle petite famille, ses sept enfants en pleine, santé, sans compter le poney et la chèvre: jouait à la « supermom et, la tête un peu enflée, assurait qu’« il n’y a pas de manageurs plus efficaces que les mères de famille nombreuse, [qui] tiennent le choc ». Elle causait de tout, évoquait l’avenir de l’Europe et de la planète. Cette diplômée de la London School of Economics (LSE), devenue médecin, puis diplômée de Stanford, a agacé. Sentant sans doute le danger, elle avait assuré : « Il n’y a qu’une Merkel par génération. » La flatterie n’a guère eu d’effet.

Angela Merkel, qui s’y connaît pour flinguer ses concurrents potentiels, l’a nommée à la Défense, poste explosif en Allemagne. Vas-y, Ursula, ce poste, c’est du lourd, c’est tout à fait pour toi. Elle a tout d’abord aimé parader au milieu des militaires.

Puis vinrent les revers. La presse a révélé que quelques passages de sa thèse de médecine auraient été plagiés. On apprit ensuite que des contrats signés par son ministère, avec son aval, l’avaient été sans appel d’offres. Une commission d’enquête parlementaire travaille sur le sujet. Madame Parfaite est devenue l’une des ministres les plus impopulaires d’Allemagne.

S’en soucie-t-elle ? Pas sûr. « Il fallait voir comment elle renvoyait la gauche dans ses cordes au Bundestag, elle se sent insubmersible », se souvient un journaliste allemand qui l’a longtemps suivie.

Elle est arrivée à la Commission, où elle se heurte déjà au tout-puissant Martin Selmayr, l’actuel secrétaire général et ancien bras droit de Jean-Claude Juncker. Elle veut placer ses pions, lui n’entend pas reculer d’un pouce. Entre « Supermom » et le coriace Selmayr, la baston promet d’être mémorable.

Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 10/07/2019