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Dans la France de Macron, la police a tout pouvoir.

Éborgner du manifestant, on savait ; jeter à la noyade du teufeur, on découvre. En réalité, avec ce pouvoir on n’arrête pas de découvrir. De découvrir vraiment, ou de voir révélé ? — des essences : ici le macronisme comme essence du pouvoir néolibéral, c’est-à-dire de l’État du capital quand le capital pousse tous les feux.

Comme souvent, l’essence est indiquée par le premier mouvement, le plus chargé de vérité, ici celui du préfet : l’intervention de Nantes s’est déroulée « de manière proportionnée ». Nous voilà donc informés des proportions en vigueur sous le macronisme : une fête, un mort. La proportion, le tarif — de même que : un acte de « gilets jaunes », tant d’éborgnés.

On le sait en toute généralité : l’essence des institutions commande le mensonge. Car les institutions ne vivent plus pour ceux qu’elles sont censées servir : elles vivent pour elles-mêmes, et n’ont plus cas que d’elles-mêmes. Si la persévérance requiert de mentir, on mentira. Et comme les institutions sont des lieux de pouvoir, ça requiert beaucoup. Alors on ment beaucoup.

[…] Lorsque la légitimité s’effondre, l’institution n’a plus que le recours de se mettre à mentir chroniquement, et puis énormément. Non seulement la fréquence, mais la taille des mensonges n’en finissent plus de croître, jusqu’au tragico-grotesque — registre caractéristique du macronisme : l’ignoble gorafisé.

Par exemple, le cas de Geneviève Legay (1).

Contre le procureur, qui bien sûr s’était empressé de mentir, les vidéos ont fini par faire voir la vérité. Dans les coordonnées de la langue préfectorale-policière, évidemment validée comme telle par les médias (« on ne fait que rapporter, c’est plus objectif »), tout le débat a tourné autour de la question de savoir si Geneviève Legay a, ou non, « été en contact avec la police ». Dans une langue qui n’aurait pas encore été martyrisée, « être en contact avec » signifie plutôt quelque chose comme « avoir pris langue pour se présenter ». Dans la police de Macron, les présentations se font par bouclier interposé. On se met en rapport avec le bouclier — ou avec la matraque, c’est selon (un tir de LBD, non, c’est autre chose, il reste une distance, il faut encore briser la glace). […]

[…]Voilà où nous en sommes. Vienne le corps de Steve (2) à être retrouvé, on peut déjà redouter ce qui suivra de l’expertise médico-légale — qu’il était alcoolisé ou sous substance, et que telle est la raison. Comme telle avait été la raison d’Adama Traoré, dont on ne souvient plus bien d’ailleurs si elle était celle de l’infection généralisée (procureur) ou des 400 mètres courus en 20 minutes (expertise médicale d’État).

Par quoi, au passage, on mesure aussi l’extension du périmètre des menteurs. Par cercles concentriques :

  • Le président « il n’y a pas de violences policières »,
  • Le ministre de l’intérieur « il n’y a pas de violences policières »,
  • Forcément à leur suite le collaborateur de TF1 « il n’y a aucun blessé grave »,
  • Puis logiquement, les préfets, les procureurs […], l’IGPN « il n’y a pas de violences policières »,
  • et donc également la médecine légale « 400 mètres c’est tout de même un effort »,
  • et puis, dans son genre, la chefferie de l’AP-HP qui, comme à la belle époque, fiche les amochés de la police, en jurant n’avoir rien fait de tel, la preuve c’est qu’elle promet de ne pas livrer les fichiers à la police.
  • En bout de chaîne les médias. […]

On ne peut pas dire qu’on se soit bousculé pour parler de Steve.

Plus exactement, et c’est presque pire, « on en a parlé » — se récrieront les médias. Qui ont depuis longtemps appris à cultiver cet art paradoxal de parler en ne parlant pas : on « en parle », c’est-à-dire on rapporte, factuellement, alors on peut se dire à jour de tous ses devoirs « d’informer », mais dans un articulet, voire une simple dépêche bâtonnée, enfouie dans les profondeurs du journal […] Quand la presse veut parler de quelque chose, nul n’en ignore. La canicule, les pitreries one-man-show-grand-débat de Macron : on en a parlé. Le référendum Aéroports de Paris, on en a « parlé ». La mort de Steve, « parlé », pareil. […]

[…]La « République du centre », cet éden de rationalité apaisée et de pragmatisme bien urbain, […]peine, au bout de trois décennies, à masquer son vrai visage : celui d’une bourgeoisie possédante totalement dégondée.

Le « centre » a la tête de malade mental de Macron, celle de voyou des plages de Castaner, et celle d’emmuré de Philippe. Il est assis sur un stock renouvelé de munitions LBD, et adossé à une police qui le tient bien plus qu’il ne la tient. Car évidemment, propre de tous les pouvoirs aux abois, le rapport de force hiérarchique interne s’est complètement renversé.

Un gouvernement qui ne se maintient plus que par [la police] tombe nécessairement dans la main de sa police. Aux inclinations spontanées des gouvernants, s’ajoutent les coudées franches qu’une police sûre de sa position leur extorque. […]


Frédéric Lordon. Le blog du monde diplomatique. Titre original : « Ou est Steve ? (et ou va la police ?) ». Source (extrait)


  1. Geneviève Legay est une militante d’Attac de 73 ans, gravement blessée pour avoir été jetée à terre par une charge de police lors de l’acte 19 des « gilets jaunes », le 23 mars à Nice.
  2. Steve Maia Caniço, un Nantais de 24 ans, disparu depuis qu’une charge de la police le soir de la fête de la musique à Nantes a poussé quatorze personnes dans la Loire.
  3. Pierre Bourdieu et Jacques Maître, « Avant-propos dialogué », in. Jacques Maître, L’Autobiographie d’un paranoïaque, Anthropos, 1994.
  4. Slavoj Žižek, Comment lire Lacan ?, Nous, 2001.
  5. CNews, 20 mars 2019.