Les salariés de la formation professionnelle sont les premiers à payer le prix d’une réforme censée lutter contre le chômage.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la loi sur « la liberté de choisir son avenir professionnel », qui, en dynamitant le secteur, prend le risque d’éloigner encore plus les travailleurs français de la formation.

[…] … la mise en œuvre à marche forcée dès fin août 2017 de la réforme du code du travail qui rogne les droits des salariés, facilite les licenciements et allège les obligations sociales dans les entreprises. Tout cela, selon la doxa macronienne portée par la ministre du travail Muriel Pénicaud, pour « faciliter l’accès à l’emploi ».

Malgré la prétendue urgence à former les travailleurs, la loi ad hoc ne viendra qu’une année plus tard, avec un déploiement bien lent au regard des enjeux. D’un côté on accélère pour « libérer les énergies », de l’autre on prend son temps pour « sécuriser » les salariés et les demandeurs d’emploi. […]

[…] La loi sur l’avenir professionnel après avoir peiné à se déployer et malgré que les Français n’en voient encore aucun effet, les acteurs de la formation en ressentent déjà les dégâts. Pour un certain nombre d’observateurs au cœur de la machine, la mise en œuvre de la réforme, adoptée l’été dernier, est une véritable « catastrophe ». […]

[…]. Pour comprendre, il faut remonter dans le temps : jusqu’ici, l’argent de la formation professionnelle, issu majoritairement d’une contribution des entreprises, était récupéré par une vingtaine d’organismes collecteurs, les OPCA, divisés en fonction des secteurs d’activité (métallurgie, restauration, bâtiment, etc.). Gérés de manière paritaire, ces derniers avaient ensuite la charge de financer les demandes de formation des salariés et des entreprises, en mutualisant la collecte.

Le dispositif, très lourd, était depuis longtemps sur la sellette.

Désormais, l’Urssaf va prélever directement de quoi financer la formation professionnelle et l’apprentissage, et confier cette manne à un nouvel organisme d’État, France Compétences, qui distribuera des financements aux salariés (via leur « compte personnel de formation », le CPF), aux entreprises de moins de 50 salariés ainsi qu’aux futurs apprentis par le biais de dix nouveaux opérateurs de compétences, les OPCO. […] Ce montage autour de « France Compétences » fait craindre la perte de 2 000 à 3 000 emplois, sur les 6 000 salariés des actuels OPCA. […]

[…] Dans une lettre ouverte, envoyée à Muriel Pénicaud, l’intersyndicale des OPCA s’inquiète du sort des salariés « pris dans la tourmente d’une restructuration menée tambour battant ». Silence de la ministre. « Nous avons l’impression que le gouvernement n’y avait même pas pensé, relève ce conseiller en formation d’un OPCA du nord de la France. Il fallait boucler le truc, réformer ; pour le reste, débrouillez-vous. » […]

[…] « Comme dans toute réforme non voulue, il y a eu des désaccords très forts, explique Michel Beaugas, du syndicat Force ouvrière. […]

Ils ne seront cependant pas les seuls à payer les pots cassés. La réforme menée prévoit de « rerouter » l’argent de la formation professionnelle en priorité vers les demandeurs d’emploi, les contrats d’apprentissage, et pour alimenter le CPF. Cela signifie la fin de l’accompagnement des plans de formation pour les entreprises de plus de 50 salariés et surtout la fin de l’obligation légale de former son personnel, en adaptant le salarié à son poste de travail, principe qui sous-tend l’histoire de la formation professionnelle à la française. Sur un postulat assez simple : on se forme mieux en emploi que sans emploi.

Jusqu’ici, les entreprises avaient tout intérêt à former leurs salariés, au moins pour utiliser l’argent qu’elles mettaient en commun dans leur branche. Désormais, cela dépendra de l’initiative du salarié. À lui de mobiliser les sommes accumulées sur son CPF, de convaincre sa hiérarchie de le laisser éventuellement partir en formation sur son temps de travail, voire de la cofinancer, […]

L’inégalité devant la formation reste obstinément manifeste

Le CPF en tant que tel ne rassure guère les acteurs du monde de la formation professionnelle. Il a, sur le papier, pourtant tous les atours de la simplicité : remplaçant le droit individuel à la formation (toutes les heures acquises et non dépensées d’ici 2020 seront à cet égard perdues), c’est donc un compte virtuel pour tous les actifs qui sera bientôt crédité, en plus d’un socle de 150 heures, de 24 heures par an pendant cinq ans, puis de 12 heures les trois années suivantes, chaque heure valant 15 euros. 

Un salarié qui travaille au moins à mi-temps peut ainsi engranger jusqu’à 5 000 euros, qu’il doit dépenser pour ensuite « recharger » son compte. Avec cette somme, il est possible « d’acheter » de la formation, en se passant de l’intermédiation des OPCO. Une application, « Mon Compte Formation », sera lancée fin novembre, affirme le ministère du travail, qui assure qu’ainsi « 33 millions de personnes auront accès bien plus facilement qu’aujourd’hui à leur compte pour faire valoir leurs droits à la formation »

Mais la formation professionnelle est un sujet complexe, où l’offre est pléthorique, et l’adéquation entre les envies personnelles, le travail occupé ou celui à venir n’est pas toujours évidente à trouver. L’inégalité devant la formation reste obstinément manifeste, cette dernière profitant avant tout aux cadres, aux plus qualifiés, aux plus informés. Un compte sur lequel on navigue depuis son smartphone ne répond ni au risque de fracture numérique, ni aux dangers de l’individualisation. […]

[…] Un outil qui, concède Catherine Fabre, « n’est pas réellement lancé ». « On parle de l’automne 2019, mais sans qu’il ait toutes ses fonctionnalités. » Salariés et chômeurs doivent encore attendre, même si l’élue réfute tout décalage temporel au détriment des actifs… […]

[…] La réforme porte également un coup dur aux formations longues, avec maintien du salaire, dont l’intérêt en cas de reconversion ou d’évolution professionnelle a maintes fois été reconnu. Le CIF (congé individuel de formation) se transforme en CPF de transition, mais l’enveloppe permettant son financement a été divisée de moitié. Quant à l’accompagnement, Muriel Pénicaud avait là encore promis une montée en puissance du conseil en évolution professionnelle (CEP), pour le moment relativement embryonnaire, sans que l’on ne sache vraiment encore qui s’acquittera de cette tâche. […]

[…] Dans cette réforme à « euro constant », les principaux gagnants sont les apprentis, désormais au cœur du dispositif, mais surtout les demandeurs d’emploi, qui récupèrent une large part de la collecte dans le cadre du grand « plan d’investissement dans les compétences », fameux PIC annoncé en grande pompe en début de quinquennat. […]

[…] Au bout du compte, pas d’argent frais, mais une contractualisation avec les régions, chargées de piloter l’accompagnement avec Pôle emploi. Seize régions sur dix-huit ont signé, sauf Auvergne-Rhône-Alpes et Paca. […]


D’après un article signé de Mathilde Goanec et Manuel Jardinaud. Médiapart. Titre original : « formation : une réforme qui peine à se déployer et fait déjà des dégâts ». Source (Extrait)