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Après la lecture de cette article (que vous n’entendrez pas dans un JT ou trouvé dans un quotidien) comment voulez-vous que les profs ne réagissent pas et que les parents d’élèves s’étonnent de la grogne des profs … MC

Du jamais-vu dans l’éducation : en moins de huit mois (de fin janvier à début septembre), Jean-Michel Blanquer a imposé la modification ou la création de 75 programmes scolaires pour les classes de seconde et de première !

Jamais auparavant un tel chambardement n’avait frappé simultanément deux niveaux de classe. Et jamais dans un délai aussi réduit !

Or la précipitation est rarement un gage de qualité…

« On aurait pu espérer plus de temps, se désole David Bauduin, le secrétaire général du Conseil supérieur des programmes (CSP), d’autant que le Conseil devait aussi concevoir de nouveaux enseignements tels que « humanités, littérature et philosophie » ou « sciences numériques et technologie ». C’était une vraie gageure !»

Côté éditeurs, c’est la panique : la trentaine de maisons se partageant le marché des manuels scolaires a dû, elle aussi, travailler (et elle travaille encore) dans la plus grande fébrilité. « On est partis avec des éléments très succincts, deux ou trois lignes par chapitre, pour un ouvrage qui en comptait douze ! » gémit l’auteur d’un livre de sciences humaines.

«Face à la pression des maisons d’édition, des confrères et des consœurs ont fini par jeter l’éponge », renchérit l’une de ses collègues scientifiques. Comme l’a souligné « Challenges » (1316), le chiffre d’affaires du secteur est corrélé aux réformes de l’Etat. En 2017, grâce à la refonte du collège, il atteignait 403 millions d’euros ; en 2018 (année creuse), 285 millions seulement.

Alors que les usages recommandent un délai de dix-huit mois entre un changement de programme et la livraison des nouveaux manuels, les textes ministériels guidant les éditeurs scolaires n’ont été publiés au « Bulletin officiel » que le 22 janvier… pour les 75 matières enseignées à la rentrée 2019 (qui débute le 2 septembre).

Résultat ? Certains « spécimens » — ces exemplaires livrés dès le mois de juin aux profs afin qu’ils puissent choisir leurs outils pédagogiques étaient truffés d’erreurs, comme ce manuel de sciences numériques et technologie, proposé par un éditeur de référence.

Pour le cours sur le bug informatique, au moins, les élèves seront parés !

Autre exemple de surprise : la taxe carbone, qui figurait dans le chapitre consacré au marché dans le projet de programme de sciences économiques et sociales pour les secondes, est devenue, dans la version définitive, une « taxe forfaitaire ».

Achetez le programme !

« Quant à la notion de chômage, grince un auteur, elle n’apparaît qu’une seule fois dans les programmes officiels de seconde, contre 13 fois pour la notion de marché en seconde et en première… »

Des choix que les profs n’ont pas manqué de contester durant la (brève) période de consultation, où ils pouvaient donner leur avis. Las ! la présidente du Conseil supérieur des programmes a reconnu, lors d’une rencontre avec des syndicats, que les résultats de la consultation en question ne lui avaient jamais été communiqués. C’est nigaud.

Au cabinet de Jean-Michel Blanquer, on assure que « les maisons d’édition ont disposé des informations nécessaires sur les nouveaux enseignements, notamment de spécialité, et sur les disciplines qui devaient connaître des modifications substantielles ».

Pas étonnant, avec un tel sens du dialogue !


Certains lycéens sont plus égaux que d’autres…

A la rentrée 2019, les subventions versées par les régions pour les manuels scolaires s’échelonnent de 200 euros par élève (Ile-de-France, Nouvelle-Aquitaine) à… 20 euros (Bretagne, Bourgogne).

Depuis la loi Peillon de 2013, chaque région choisit librement le montant de ces aides. Et, lorsqu’il s’agit d’acheter huit nouveaux manuels pour les classes de seconde, et encore huit pour celles de première (du fait des nouveaux programmes), les inégalités territoriales s’accentuent… « L’État nous fait payer une réforme qui nous échappe et qui coûte super cher peste Hervé Morin, le président de l’association Régions de France. Alors chaque région se débrouille comme elle peut… »

En Bretagne, où la subvention pour un lycéen est passée de 33 euros à 20 euros, c’est la dèche : au lycée Jean-Guéhenno (Fougères), pour les élèves de première, ce sera un manuel par classe, soit 5 manuels pour 150 élèves. Au lycée Chateaubriand (Rennes), on recommande carrément les photocopies pour l’histoire-géo en seconde et en première. Quant au lycée Tristan-Corbière (Morlaix), il a trouvé la solution pour la seconde pro : zéro manuel !


Article signé des initiales J. C.- Le Canard Enchainé. 10/07/2019