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Pendant quatre ans, cette jeune femme a vécu avec un homme qui l’étouffait et ébranlait sa confiance. Brimades, humiliations, coups… Un engrenage difficile à briser.

Aujourd’hui, Marie (1) pétille. Sa voix est posée, son œil rieur et sa posture confiante. Pourtant, onze mois après le départ définitif de l’homme qui l’a tourmentée pendant quatre longues années, elle reste fragile. […]

 « J’avais honte d’en parler et je ne voulais pas inquiéter »

Au bout d’un an arrive la première gifle. […] La jeune fille ne réagit pas. Elle laisse faire. Elle l’aime et a besoin de lui. « Il est arrivé dans ma vie à un moment où j’étais fragile et il s’en est rendu compte. Je me suis fait manipuler », estime-t-elle. À l’époque, […] ses parents viennent de se séparer et Marie […]. Quand vient le deuxième épisode de violence, elle a déjà perdu la capacité de résister. […] Meurtrie, elle camoufle les traces et va voir ses amis, à qui elle ment. « C’était comme si je vivais deux vies. Celle avec lui et celle avec les autres. J’avais honte d’en parler et je ne voulais pas inquiéter. »

L’emprise de Jules repose aussi sur la fibre maternante de Marie. C’est un jeune homme blessé, renvoyé de chez lui à 17 ans après une enfance instable et qui a connu la rue. Elle veut l’aider, le protéger. « Pendant longtemps, j’ai voulu le sauver. Je lui ai trouvé un travail, une formation », raconte Marie. […]

Plus elle se défait de son emprise, plus la violence redouble. […] Une nuit, tout bascule. Elle rentre de fête et Jules devient fou. Il la suit chez elle, casse son téléphone, l’enferme et la menace avec un couteau. Elle réussit à s’enfuir et porte plainte. Au commissariat, elle découvre qu’elle n’est pas la première. D’autres femmes ont été victimes avant elle.

[…] Marie a de la chance, elle habite en Seine-Saint-Denis. Depuis de nombreuses années, le département est engagé dans la lutte contre les violences conjugales. Un réseau d’associations travaille avec les autorités judiciaires et policières. Au commissariat, on la met en contact avec SOS victimes 93. L’association l’accompagne et lui donne un « téléphone grand danger », qui permet une intervention rapide des forces de l’ordre en cas de besoin.

[…] « Tout ça est arrivé parce que quelque chose d’ancré en moi fait que je laisse faire », analyse aujourd’hui Marie. Elle revient sur son enfance, sur les crises de violence de son père, parfois assorties de coups de poing, qui terrorisaient la famille. Une histoire dont elle interroge aujourd’hui le rôle. « Peut-être que si ma mère ne s’était pas laissé faire par mon père quand j’étais petite, j’aurais réagi autrement. »

En 2018, 121 féminicides ont été recensés (et 76 déjà depuis le 1er janvier 2019), selon les chiffres officiels publiés mercredi, trois jours après l’annonce par la secrétaire d’État à l’Égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, d’un « Grenelle des violences conjugales » pour enrayer ce fléau. […]

(1) Les prénoms ont été remplacés.


Camille Bauer- Titre original : « Féminicides. Marie face à la violence insidieuse de l’emprise ». source (extrait)


Une proche de victimes attaque l’État en responsabilité

Pour Cathy Thomas, l’État est responsable du meurtre de sa sœur Isabelle et de ses parents, tous trois abattus au pistolet en 2014, à Grande-Synthe (Nord), par l’ex-conjoint d’Isabelle. Une affaire emblématique des féminicides et de l’inaction des pouvoirs publics, selon Me Isabelle Steyer, son avocate. Avant de commettre son triple meurtre, le compagnon d’Isabelle avait proféré des menaces de mort et ne respectait pas son contrôle judiciaire en revenant voir Isabelle. Celle-ci avait dû porter plainte pour tentative d’assassinat (un étranglement). Des faits pourtant requalifiés en simple délit… Pour Me Steyer, « tous les clignotants étaient rouges » et des mesures de protection auraient dû être prises. Ce ne fut pas le cas. Le drame a eu lieu alors que les victimes étaient au téléphone avec… la police ! L’avocate et sa cliente ont décidé de poursuivre l’État en responsabilité. Procédure qui n’a abouti qu’à une seule condamnation dans ce genre de situation. De son côté, l’État estime que sa responsabilité n’est pas engagée car le danger n’était pas « immédiat » et le préjudice « pas démontré ». Cathy Thomas se dit prête à saisir jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme. Cette juridiction a condamné la Russie, le 9 juillet, pour une affaire similaire. Elle propose, par ailleurs, la création d’une magistrature spécialisée, à l’image du parquet financier, et d’inscrire la protection des femmes dans la Constitution.