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Le bras de fer engagé par Emmanuel Macron sur les postes clefs de l’UE crispe les relations entre Paris et Berlin.

Saluée par la presse hexagonale, la stratégie du président laisse pantois élus et commentateurs étrangers, qui soulignent le risque d’une crise institutionnelle et s’agacent de l’« arrogance » des Français. […]

[…] Une partie de la presse étrangère y croyait dur comme fer : « Le sauveur de l’Europe ? » titrait l’hebdomadaire libéral britannique The Economist, en juin 2017, en présentant Emmanuel Macron marchant sur l’eau. « Macron, le tournant de l’Europe », estimait également le quotidien italien La Repubblica, au lendemain de l’élection présidentielle. « Le nouveau leader de l’Europe… », écrivait encore le magazine américain Time, précisant toutefois dans un astérisque, « … s’il arrive à gouverner la France ».

Deux ans plus tard, une crise sociale inédite et un premier bilan européen très modeste à la clé, le ton a sérieusement changé. Et le qualificatif « arrogant » a traversé les frontières françaises. « Un chômage de masse, des engagements budgétaires jamais tenus, des politiques français arrogants et six mois de combats de rue… Vous croyez vraiment que la France fait rêver l’Europe ? » expliquait à Mediapart un haut fonctionnaire européen, fin mai. Le bras de fer que la France a engagé dans la nomination des postes clefs du continent n’a pas arrangé les choses. Pour certains, et non des moindres, il a même enterré les relations entre Paris et Berlin.

[…] Au cœur des crispations entre les deux pays : la façon dont le chef de l’État a torpillé la candidature de Manfred Weber à la tête de la Commission européenne, en faisant tomber le système des Spitzenkandidaten, qui prévalait depuis 2014, et selon lequel le parti arrivé en tête des élections (en l’occurrence le PPE, qui avait désigné Weber haut la main lors d’un congrès organisé fin 2018 en Finlande) envoyait son chef de file à la présidence de l’institution. […]

[…] Dans une interview accordée à plusieurs journaux européens, dont le quotidien espagnol El Pais, Weber a quant à lui fustigé des « propositions destructrices », soulignant entre les lignes que Paris bloque le processus de nominations sans pour autant s’engager clairement sur un candidat (alors que chacun sait que le Français du PPE Michel Barnier fait logiquement office de candidat pour Paris). […]

Dans les faits, la position de Paris permettra in fine au chef de l’État de n’essuyer aucun échec, quel que soit le scénario qui l’emportera : sans candidat français officiel, toute nomination ne procédant pas du système des Spitzenkandidaten pourra être interprétée comme une victoire. C’est d’ailleurs l’analyse faite par bon nombre de journalistes hexagonaux pour décrire la séquence actuelle, en épousant le storytelling d’Emmanuel Macron qui, fort du repli des partis traditionnels qui ont perdu leur majorité au Parlement, peut se mettre en scène comme faiseur de rois.

Mais dans la presse étrangère, la stratégie du président de la République laisse plus d’un commentateur pantois. « On ignore si le Parlement européen jouera le jeu de Macron et exaucera les souhaits des chefs de gouvernement de l’UE. Le fait que le Conseil européen détienne le pouvoir au niveau européen est une fois de plus un constat douloureux pour plus d’un eurodéputé, écrit le journal slovène Delo, pointant le risque d’une crise institutionnelle. La dernière des choses dont l’UE ait besoin est que ses institutions se livrent des batailles intestines et que la nomination des hauts responsables s’éternise. La lenteur de ses rouages est notoire, mais le reste du monde n’attend pas. »

Manfred Weber, qui reste toujours officiellement candidat malgré les déclarations des uns et des autres, a lui aussi critiqué la façon dont la France jouait les fauteurs de troubles. « Nous courons le risque d’entrer dans une période de gestion de crise. J’espère que personne ne veut prendre ce risque », a-t-il glissé dans son interview. Ce à quoi les soutiens d’Emmanuel Macron rétorquent que si l’Allemagne et la droite du PPE ont bien du mal à comprendre qu’elles ne sont plus hégémoniques, il est grand temps pour les familles européennes traditionnelles de faire leur « deuil ». Il n’empêche que les manières des Français ne passent pas.

[…] Au-delà de la seule personne du chef de l’État et de ses coups de menton diplomatiques, c’est le comportement général des Français au Parlement européen qui est pointé du doigt. Pendant la campagne déjà, le quotidien allemand Die Welt avait dressé le portrait de la tête de liste « Renaissance », Nathalie Loiseau, en expliquant qu’elle incarnait « l’arrogance de l’élite française ». Une étiquette que l’ancienne ministre en charge des affaires européennes a elle-même confirmée quelques jours après son élection, en tenant des propos méprisants à l’égard de plusieurs de ses collègues et dirigeants européens, à l’occasion d’un « off » qui restera dans les annales bruxelloises. […]


Ellen Salvi. Médiapart. Titre original : « Sur la scène européenne, le «style Macron» ne passe plus ». Source (extrait)