Un projet de loi contre la démocratisation scolaire

L’objectif de démocratisation scolaire, définie comme la volonté de compenser les inégalités sociales, culturelles ou territoriales par un système éducatif obligatoire, gratuit et laïque, y laisse place à un modèle concurrentiel, où les déterminismes sociaux se trouvent contrebalancés par des coups de pouce individualisés aux plus « méritants ».

Coordonnée avec le ministère de l’enseignement supérieur, l’offensive concerne l’ensemble du système éducatif, de la maternelle à l’université.

En bout de chaîne, la réforme dite « Parcoursup » a instauré, depuis 2018, une sélection sur dossier à l’entrée des facultés, dont personne ne réussit à saisir les « attendus » (les prérequis pour pouvoir être accepté) tant les critères restent opaques.

Les couacs se comptent par milliers : lycéens dont la moyenne est excellente recalés, bugs informatiques, fausses joies, jeunes sur le carreau… La réforme a en revanche fait le bonheur des officines privées de coaching, qui proposent aux candidats  […] des services d’accompagnement, comme le « pass sérénité » vendu par la société « Tonavenir.net » pour la modique somme de 560 euros (et 340 euros supplémentaires pour un dossier international (1)).

Parcoursup a souvent été présentée comme un moyen de remédier au fort taux d’échec des étudiants en première année, […]. En guise de solution, le gouvernement a donc décidé de leur fermer la porte des universités, en effectuant un tri en amont.

C’est d’ailleurs la ligne directrice des réformes actuelles : toujours abaisser le palier du tri. Aussi la réforme du lycée s’enchâsse-t-elle parfaitement avec celle de l’université.

Afin de rompre avec le système des filières (littéraire, scientifique, et économique et sociale), jugé trop contraignant, les experts ministériels ont imaginé de multiplier les enseignements de spécialité à l’issue de la classe de seconde, selon un système flexible, à la carte (à l’image d’un menu de restauration rapide).

Mais, du fait des contraintes budgétaires, les lycées n’ont pas été dotés de la même offre. Sur les douze enseignements de spécialité, sept sont obligatoires (2) et chaque établissement doit les proposer. Mais certains n’offrent que ceux-là (à l’image du lycée François-Rabelais, dans la partie populaire du 18e arrondissement de Paris ou du lycée Le Verrier à Saint-Lô) quand d’autres présentent une plus large palette avec, par exemple, les options sciences de l’ingénieur ou numérique et sciences informatiques, recommandées pour s’inscrire dans certaines formations supérieures. […] Faute de place, les conseils de classe devront pratiquer une sélection quant aux spécialités choisies (3). […]

Logique de tri social

[…]  … [ce] sont justement les lycées des territoires les plus défavorisés (banlieues pauvres, espaces ruraux, petites villes) qui vont le plus pâtir de cette offre de spécialités au rabais.

[…] … la refonte du baccalauréat, qui comporte désormais une forte part de contrôle continu et une épreuve dite « grand oral », calquée sur le modèle des grandes écoles, (sans temps de préparation alloué) ; […]  ne pourra aboutir qu’à valoriser des élèves déjà habitués aux épreuves orales (c’est-à-dire, souvent, ceux des établissements favorisés).

Mises bout à bout, toutes ces mesures entérinent la disparition du lycée unique et du baccalauréat national, remplacés par une dynamique de différenciation scolaire sur fond de tri social.

[…] … à ce tableau il faut ajouter la réforme du lycée professionnel. Dès la rentrée prochaine, les enseignements généraux (mathématiques-sciences, lettres-histoire, langues vivantes, éducation physique et sportive) y verront leur volume horaire diminuer fortement. [Ainsi sera dévalorisé intellectuellement les] filières professionnelles, qui offrait aux lycéens  […] d’autres débouchés qu’une voie pas forcément choisie. […]

La loi Blanquer, actuellement débattue, […], au Parlement, doit être définitivement adoptée en juillet. [Comme d’habitude le Parlement votera pendant les vacances des lois dérangeantes. MC]


Avis : comme d’habitude nous vous engageons à lire l’intégralité de cet article dans l’excellent mensuel : « Le Monde Diplomatique » de juin 2019. Vous pourrez lire comment le gouvernement et le ministère de l’éducation prépare une France de demain avec une élite pensante et de la main-d’œuvre à bon marché corvéable à merci. MC


Laurence De Cock. Le Monde Diplomatique. Titre original : « concurrence de la maternelle à l’université ». Source (extrait) https://www.monde-diplomatique.fr/2019/06/DE_COCK/59954


  1. Lire Annabelle Allouch et Benoît Bréville, « Lycéens contre le tri sélectif », Le Monde diplomatique, janvier 2019.
  2. Humanités, littérature et philosophie ; langues, littératures et cultures étrangères ; mathématiques ; physique-chimie ; sciences de la vie et de la terre ; histoire, géographie et sciences politiques ; sciences économiques et sociales.
  3.  « Note sur la réforme Blanquer. Analyse statistique des choix d’orientation des élèves (2e trimestre) » (PDF), Syndicat national des enseignements de second degré, 2019.
  4. Sylvain Mouillard et Marie Piquemal, « Lecture : agir pour l’école sème la discorde par sa méthode », Libération, Paris, 22 janvier 2019.