Répertorier les races ???

Lectrices, lecteurs, ne vous méprenez pas, je n’ai pas viré ma cuti. L’article qui suit n’entend nullement cloisonner les humains présents sur cette terre.

Il dénonce l’attitude de la quasi-totalité des états mondiaux, pratiquant le tri racial sous couvert de raisons plus fallacieuses les unes que les autres. MC

Nous attirons votre attention sur le fait que l’article ci-dessous est très parcellaire afin de respecter le travail du journaliste et de cet excellent mensuel c’est « Le Monde Diplomatique » en rappelant par la même occasion qu’il est réalisé par des journalistes indépendants dans la cadre d’une association indépendante exerçant son activité en dehors de toute contrainte exercée par des capitaines d’industrie à la solde du gouvernement.

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« Quelle est votre race ? »

Êtes-vous « noir », « blanc », « amérindien », « asiatique »… ?

Depuis plus de deux siècles, les résidents américains doivent déclarer leur « race » aux agents du recensement. Instrument des politiques de lutte contre la discrimination, les statistiques ethniques ainsi obtenues ont fini par renforcer le sentiment d’appartenance identitaire. Au risque de légitimer les divisions qu’elles étaient supposées combattre.

Voilà près de dix ans que l’administration américaine s’y prépare et qu’elle multiplie les études, les tests, les auditions, les rapports. En 2020, pour la vingt-quatrième fois de leur histoire, les États-Unis vont recenser leurs habitants. Des centaines d’agents sillonneront le pays afin d’enregistrer ceux qui ne se sont pas déclarés sur Internet. Gare aux récalcitrants : qui se soustrait à la procédure encourt une amende de 5 000 dollars (1) ; jusqu’en 1976, le contrevenant risquait même de se retrouver en prison.

Le recensement américain constitue une obligation décennale inscrite dès l’article premier de la Constitution (2). Pilier du fédéralisme, il permet de fixer le nombre d’élus que chaque État enverra à la Chambre des représentants, et sert de base au redécoupage des circonscriptions électorales. Il détermine le partage des fonds fédéraux entre les États (une manne de 800 milliards de dollars en 2018) et, depuis les années 1960, il oriente les politiques de discrimination positive.

 Bien que d’apparence rébarbative (« dites le mot “recensement”, et tout monde s’endort (3)  », a un jour observé le créateur de la série À la Maison Blanche, Aaron Sorkin), l’affaire est d’importance. Et mieux vaut que tout le monde soit bien compté.

Or un rien suffit à biaiser les résultats. Une question ajoutée, une case supprimée, une formulation ambiguë, et le comptage s’en trouve faussé. Pour l’édition 2020, l’administration de M. Donald Trump a prévu d’insérer une question qu’on ne posait plus depuis soixante-dix ans : êtes-vous de nationalité américaine ?

D’après le centre Shorenstein de l’université Harvard, cette seule demande pourrait conduire plus de six millions d’immigrés hispaniques à refuser de s’enregistrer, surtout dans des villes et des États démocrates, qui se trouveraient ainsi pénalisés.

Dans le contexte de chasse aux migrants lancée par le président, certains habitants pourraient en effet craindre que ces données soient utilisées à mauvais escient, et notamment transmises aux services de police ou de l’immigration. Car le Bureau du recensement a déjà enfreint la règle de confidentialité. Pendant la seconde guerre mondiale, il a communiqué à d’autres administrations des informations ayant conduit à l’internement de résidents d’origine japonaise. Plus récemment, après les attentats du 11-Septembre, il a révélé aux services de renseignement les quartiers concentrant de nombreux résidents d’origine irakienne ou égyptienne (4).

Une quinzaine d’États, de nombreuses villes et des associations ont engagé une bataille juridique contre la question de M. Trump. L’affaire se trouve désormais entre les mains de la Cour suprême, dont la décision, très attendue, devrait être prise dans les prochaines semaines.

Le recensement n’a donc pas toujours l’effet d’un somnifère. « Miroir dans lequel se regardent les nations », selon l’historien Paul Schor, il éclaire « les processus par lesquels les élites objectivent les autres classes de la population » (5). Depuis plus de deux siècles, le recensement américain est l’objet de controverses passionnées, qui se concentrent bien souvent sur une même interrogation : « quelle est votre race ? », posée sans discontinuer, sous une forme ou une autre, depuis le premier comptage, en 1790.

Comme ses deux prédécesseurs, le recensement 2020 distinguera cinq « races primaires » (auxquelles s’ajoute la catégorie « autre race ») : Blanc ; Noir et Afro-Américain ; Asiatique (la section étant découpée en plusieurs cases (Chinois, Japonais, Philippin, autre asiatique…) ; Amérindien et autochtone d’Alaska ; autochtone d’Hawaï et des îles du Pacifique).

Après avoir choisi leur catégorie selon un principe d’auto-déclaration instauré en 1970 (la tâche en incombait auparavant aux agents du recensement), les répondants doivent préciser leur sous-groupe, selon les exemples donnés par l’administration. Ainsi, les résidents d’origine allemande, italienne, irlandaise, mais aussi égyptienne et libanaise, sont invités à s’enregistrer comme « Blancs ».

Les Amérindiens, eux, doivent spécifier leur tribu. Quant aux habitants hispaniques, ils ne sont pas renvoyés à une « race », mais à une « origine ethnique », et ils disposent de leur propre question (« êtes-vous d’origine hispanique, latino ou espagnole ? »), qui précède celle sur la race.

À cela s’ajoute depuis 1980 une autre demande destinée à tous : quelle est votre ascendance ou votre origine ethnique ? Ici, les Jamaïquains, les Ukrainiens, les Nigériens, mais aussi les Québécois ou les Afro-américains sont invités à se déclarer comme tels. […]

[…]

Débats sans fin et résultats médiocres

La discrimination positive se trouve aujourd’hui de plus en plus critiquée aux États-Unis, mais personne (ou presque) ne conteste les statistiques ethniques.

Utilisées par les hôpitaux, les écoles, les prisons, les bailleurs sociaux, les agences pour l’emploi, les médias, les dirigeants politiques ou les universitaires, les catégories raciales sont désormais incrustées dans la vie quotidienne du pays. S’il est aisé d’en adopter le principe, il est difficile ensuite de revenir en arrière.

En France, où la collecte d’informations relatives à l’origine ethnique est (sauf dérogation) interdite (et même passible de cinq ans de prison et de 300.000 euros d’amende), certains souhaiteraient importer le modèle américain. M. Nicolas Sarkozy avait, pendant sa présidence, envisagé d’autoriser ces données, avant d’y renoncer.

Depuis, l’idée revient régulièrement sur la table, défendue par des associations comme le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), des think tanks comme l’Institut Montaigne, et des intellectuels et militants qui y voient un outil de mesure indispensable pour lutter contre les inégalités.

Les diverses recherches, menées notamment par l’Institut national d’études démographiques (INED), sur les discriminations en matière de logement, de justice, d’emploi, de police ou d’école montrent pourtant qu’il est possible de produire des mesures précises sur les discriminations, sans pour autant institutionnaliser des catégories raciales.

Une institutionnalisation qui, aux États-Unis, a transformé le recensement en grand bain des revendications identitaires et des concurrences communautaires. Une source de débats sans fin pour des résultats médiocres.


Benoît Bréville. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Quelle est votre race ? ». Source (extrait très partiel)


  1. Soit 4 450 euros. À titre de comparaison, en France, le refus de répondre au recensement est sanctionné par une amende de 38 euros.
  2. « Le recensement sera effectué dans les trois ans qui suivront la première réunion du Congrès des États-Unis, et ensuite tous les dix ans, de la manière qui sera fixée par la loi ».
  3. Cité dans Christopher Bigsby, Viewing America. Twenty-First-Century Television Drama, Cambridge University Press, 2014.
  4. Katy Steinmetz, « The debate over a new citizenship question isn’t the first census fight », Time, New York, 27 mars 2018.
  5. Paul Schor, Compter et classer. Histoire des recensements américains, Éditions de l’Ehess, coll. « En temps et lieux », Paris, 2009.

3 réflexions sur “Répertorier les races ???

  1. Mariana Antoneag 28/06/2019 / 10:55

    Excellent votre article.
    Merci de ces informations bien utiles.

  2. tatchou92 28/06/2019 / 15:18

    Merci Michel, ces questions insidieuses du recensement des Etats Unis ne m’avaient pas échappé…ni l’intérêt qu’elles peuvent avoir pour le pouvoir en place..ici ou là…

  3. jjbey 28/06/2019 / 16:39

    Le concept de race s’oppose à l’universalité des valeurs humaines et introduit un qualificatif inutile qui est, lui, à l’origine des discriminations. La race humaine est constituée d’individus différents qui sont régis par l’égalité des droits et des devoirs tels que cela ressort de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Tout autre concept de l’humanité est absurde comme l’est cette idée de supériorité longtemps entretenue par les colonialistes qui a « justifié » et justifie encore le pillage des pays africains. Ce même concept alimente encore les discriminations à l’égard des gens de couleur (quelle qu’elle soit) et banalise les massacres commis au nom de la pureté de la race. Le racisme existe, à nous de le combattre en refusant de toutes nos forces d’introduire dans notre vie courante des mesures qui différencieraient le traitement des êtres humains en fonction de leur naissance.

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