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C’est un banquier d’affaires, Grégoire Heuzé (associé-gérant chez Rothschild et Cie ?), qui a martelé la mauvaise nouvelle à Bruno Le Maire.

Les dirigeants de Nissan (dont Heuzé est le conseil), qui venaient d’apprendre le projet de fusion Renault-Fiat Chrysler, mené dans leur dos, sont furieux. L’État a donc freiné des quatre fers pour ne pas aggraver leur colère. Jusqu’à l’abandon du projet, dans la nuit du 5 au 6 juin.

Samedi 25 mai dans l’après-midi, Emmanuel Moulin, le directeur de cabinet de Bruno Le Maire, appelle le Meti (le ministère de l’Économie, du Commerce extérieur et de l’Industrie) japonais. Il l’informe de l’accord annoncé la veille au ministre par Jean-Dominique Senard, le patron de Renault. Les Japonais tombent de leur chaise !

Virage en chicanes

C’est que, depuis le 13 février, Français et Italiens conspiraient. Deux fois déjà (fin janvier et début février), le patron de Fiat Chrysler, John Elkann, avait rencontré Macron à l’Élysée. Il faut dire qu’il avait eu la sagesse de s’adjoindre un banquier conseil très macroniste : Benoît d’Angelin (« Le Canard », 12/9/18). Ce Français établi à Londres (qui n’a pas voulu répondre au Palmipède) avait été un grand collecteur de fonds en Grande-Bretagne pour Macron en 2017.

Sitôt la proposition de fusion formulée, les services de Bercy l’étudient. Le Maire transmet leur analyse à Senard — avec la mission d’« engager des discussions », comme l’a confié le patron de Renault au « Figaro » (13/6).

A partir du 16 mai, les négociations se tiennent à l’Agence des participations de l’Etat (APE). Son patron, Martin Vial, qui siège au conseil d’administration de Renault, joue les superviseurs. Quatre réunions, ont lieu ; chaque fois, « Senard et Elkann assurent que Nissan soutient à fond l’accord », précise Bercy.

Les Japonais ne découvrent la proposition de fusion que quelques heures avant sa publication, le 27 mai. Or le banquier conseil de Nissan, Grégoire Heuzé, qui n’a pas souhaité parler au « Canard », est un proche de Le Maire, à qui il apporte depuis des années ses conseils économiques. Il était donc bien placé pour l’informer du courroux des Japonais. Déjà, en 2015, l’instauration des droits de vote double chez Renault à leur insu avait failli faire voler en éclats l’Alliance. Pas question de rallumer la guerre avec eux.

Depuis, Le Maire ne cesse de semer des embûches sur le chemin menant à l’accord. Un jour il exige le versement d’un dividende exceptionnel de 750 millions à Renault, un autre il réclame un administrateur de l’État au sein du conseil d’administration du groupe, une autre fois il propose que le groupe adhère à l’« Airbus européen des batteries », dont Renault ne veut pas entendre parler. Jusqu’à l’apothéose, lors de l’ultime conseil d’administration, dans la nuit du 5 au 6 juin, où le ministre de l’Économie exige que les deux représentants de Nissan votent l’accord, alors que tout le monde se contentait de leur abstention.

Moins d’une heure plus tard, Elkann informe le conseil qu’il retire sa proposition.

Devant des proches, Senard, furieux, se lâche : « Le Maire a fait ce que voulait Rothschild ». Et un petit peu les Japonais…

Hervé Martin. Le Canard enchaîné. 19/06/2019