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[…] Tout semble perdu, pourtant nous sommes encore là, aucune raison de baisser les bras. […]

[…]…les dirigeants de Ford ont mis fin à un faux suspense en dévoilant leur intention de liquider le site de Blanquefort (Gironde). […] Le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) est homologué, la production s’arrêtera en août prochain, les lettres de licenciement seront envoyées le 1er octobre suivant. Les pouvoirs publics travaillent sur l’après, qu’ils appellent « revitalisation du territoire ». […]

Cinquante millions d’euros de subventions

[…] M. Alain Juppé, alors maire de Bordeaux, M. Alain Rousset, président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, le ministre de l’économie Bruno Le Maire et d’autres se disent trahis. Naïveté ou comédie ? Un peu des deux ? Le fait est que les dirigeants de Ford se sont bien moqués d’eux. […] Il était clair pour tout le monde que Ford nous méprisait, profitait et abusait de la collectivité. […]

La résignation ne touche pas que les salariés. […] Dans la population, autour de nous, la certitude règne, entretenue par les pouvoirs publics et diffusée par les médias dominants, que l’entreprise finira par fermer, quoi qu’on fasse ; que Ford aura le dernier mot, car à la fin ce sont toujours les patrons qui gagnent. […] La liquidation du site de Blanquefort se fait par un plan de licenciements, l’ancien « plan social », aujourd’hui appelé PSE.

La catastrophe sociale et collective est ainsi transformée en une somme de cas individuels. […] L’ensemble est pensé pour individualiser, diviser. Et c’est efficace : chacun reste dans son coin, dans sa propre histoire. Et cela fait du dégât, casse les solidarités, les perspectives communes, le collectif de travail. Avec pour objectif de réduire le risque de conflit, afin de préserver la paix sociale et le dialogue social. Un outil que les patrons et le pouvoir politique ont élaboré ensemble et perfectionné au fil des années. […]

Tout cela explique en grande partie que nous n’ayons pas pu construire une mobilisation plus importante. Mais il s’y ajoute le fait qu’un tiers du personnel de Blanquefort était qualifié pour la préretraite, et donc moins concerné par l’obligation de rechercher un emploi ou par la peur du chômage. Son sort n’était pas enviable, mais, comme nous le disions entre nous, cela « limitait la casse ». Malgré tous ces handicaps, nous avons contesté, combattu, ce qui a permis de faire entendre notre colère, notre dénonciation de la fermeture de l’usine et des licenciements.

Notre lutte a suscité de la sympathie. […] … parce qu’elle touche tout le monde. La lutte pour les emplois directs concerne aussi les quelque deux mille emplois, publics comme privés, induits dans la région. […]

[…] L’autre aspect politique de notre combat a été la dénonciation de l’argent public indûment perçu. Ford a demandé et reçu des subventions dès qu’il a inauguré son usine de Blanquefort, en juin 1973. Près de 50 millions d’euros rien que ces huit dernières années !

[…] Avec tout cet argent public, l’usine est de fait devenue en partie publique, ce qui devrait interdire à l’entreprise de décider seule de son sort. Qui est le propriétaire légitime, et qui décide ? La question de la réquisition ou, plus précisément, de la réappropriation de l’outil de production par la collectivité se pose.

[…] Au cours de notre lutte, nous allons être les témoins de l’impuissance publique. Ford ne recule pas, décide de fermer, impunément, sans scrupules. Chaque réunion devient le théâtre des hésitations de l’État, de ses faiblesses, de son incapacité à défendre l’intérêt collectif. […]

La justice, dernier recours

Pourtant, le gouvernement aimerait prouver son efficacité ou son utilité. […] Le suspense entretenu autour de l’homologation du PSE, entre janvier et mars derniers, en a fourni l’illustration. Nous avons poussé pour que la Direccte refuse l’homologation. Ce qui fut fait une première fois le 29 janvier, après une forte hésitation de sa part et en profitant d’une petite erreur de procédure de l’employeur. Nous comptions alors gagner du temps afin de convaincre Ford d’accepter le repreneur. Mais l’entreprise ne plie pas, et, le 4 mars, au terme du délai, la Direccte homologue le même PSE, sans autre moyen de pression ou de contrainte.

Nous saisissons alors le TGI, en assignant Ford pour deux raisons : absence de motif et abus du droit de refuser un repreneur. Le constructeur réalise d’énormes profits, et son usine de Blanquefort était rentable. Or, sans motif économique, il ne peut y avoir de fermeture ni de licenciements économiques. À nous de le prouver sur le plan juridique.

Nous dénonçons ensuite dans l’abus du droit de propriété de Ford un abus de pouvoir. Les déclarations du ministre de l’économie et du président de la République confortent notre démarche (3). Nous leur avons d’ailleurs proposé de la soutenir personnellement en acceptant d’être « intervenants volontaires ». Nous attendons toujours leur réponse.

La procédure d’urgence a été acceptée, à la condition que nous assignions aussi le repreneur Punch, ce que nous avons fait. L’affaire sera ainsi jugée en présence de tous les acteurs. L’audience a été fixée au 4 juin. Et le jugement devrait être rendu cet été, c’est-à-dire avant que notre licenciement intervienne.

Si la justice nous donne raison, Ford se verra interdire de licencier et de fermer l’usine. Auquel cas nous devrons cette victoire à notre détermination, pour ne pas dire à notre acharnement.


Philippe Poutou. Le blog du monde diplomatique. Titre original : « chronique d’un combat contre le fatalisme. ». Source (extrait)


  1. Collectif, Ford Blanquefort même pas mort !, Libertalia, Montreuil, 2018. Lire aussi Sorj Chalandon, « Jour de victoire », Le Monde diplomatique, décembre 2018.
  2. « Le grand rendez-vous », Europe 1 – CNews –Les Échos, 7 janvier 2019.
  3. M. Macron a dénoncé le « cynisme » de Ford (28 février 2019), et M. Le Maire sa « trahison » (13 décembre 2018).