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Au moins 65 services d’urgences sont en grève pour dénoncer un travail de malade.

Chaud devant ! Après des mois de grèves éparses, les blouses blanches tapent du poing à l’unisson sur les brancards : 65 services d’urgences (voire des hostos entiers) sont désormais en grève à travers toute la France pour réclamer plus d’effectifs. Le 21 mai, François Braun, le président de Samu-Urgences de France, a dénoncé un « point de rupture jamais atteint ». Et d’autres ne tournent plus autour du cathéter pour tirer la sonnette.

Ainsi, le 21 mai, le médecin du travail de l’hôpital Trousseau, à Paris, a adressé une missive salée au directeur de l’établissement, avec copie aux représentants du personnel. Le toubib s’y alarme de l’état de santé des soignants. En huit mois, déplore-t-il « [il a] été amené à recevoir en consultation (…) de nombreux personnels, médicaux et non médicaux en raison d’un état de santé profondément altéré en lien, selon eux, avec une exposition professionnelle aiguë ou chronique à des risques psychosociaux ».

Et le médecin d’énumérer les joyeusetés qui lui ont été rapportées : « Surcharge de travail, injonctions contradictoires, objectifs inatteignables, perte d’autonomie, ambiance conflictuelle, incivilités, irrespect, injustice, jalousies, menaces, chantage, sentiment d’infantilisation, d’intimidation, d’humiliation, etc. » C’est ce qui s’appelle soigner le personnel !

Y a urgences

Que se passe-t-il à Trousseau ? Rien de plus qu’ailleurs, estime un représentant CGT : « Le personnel est à bout. On manque d’effectifs, et on est gérés de façon caporaliste. Pour boucher les trous, on peut vous en voyer dans n’importe quel service alors que vous n’y connaissez rien et que vous avez peur de faire une connerie. »

Sur les 49 établissements de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), le syndicat CFE-CGC a fait le calcul : « Entre 2014 et 2018, on a supprimé 3.500 postes. » Et la direction prévoit encore d’en sabrer entre 800 et 1.000 par an d’ici à 2022.

« C’est juste impossible, dénonce l’urgentiste et syndicaliste Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Amuf. Pour les patients, c’est une perte de chance. Et pour le personnel, c’est intenable. » Depuis 2012, la CGT a recensé « au moins une quarantaine de suicides » au sein de l’Assistance publique. Sans compter les arrêts, épuisements et menus burn-out…

A l’hôpital Robert-Debré, « une expertise pour risque grave » a été réclamée et obtenue par les élus du CHSCT. Consulté par « Le Canard », le rapport, rendu le 28 mars, dénonce (ça alors !) « un sous-effectif chronique », dans « un contexte de contraintes budgétaires fortes ». Résultat : « Pour les soignantes : une augmentation des heures supplémentaires et des repos dus », avec, pour 80 % d’entre elles, une « fatigue intense » ou un « épuisement ». Et, « pour les médecins, un dépassement chronique du seuil des 48 heures hebdomadaires de temps de travail légal ». Santé !

Pas aux petits soins

A Robert-Debré, comme dans les autres hostos de l’AP-HP, la direction mène un petit jeu dingo. Elle fixe des ratios d’effectifs au ras des pâquerettes, ne les respecte pas… et assure le contraire. De quoi rendre chèvres les soignants, et alimenter un dialogue de sourds.

Contrairement aux urgences, certains services (réanimation, néonatalogie ou grands brûlés) sont, eux, soumis par la loi à des normes d’effectifs. Pourtant, là encore, on trouve des trous dans le gruyère ! Dans un rapport publié le 18 mars, la chambre régionale des comptes en a fait le constat clinique, passé assez in­aperçu : « Les ratios normés ne sont pas respectés dans certains services [de l’AP-HP]. Ce faisant, les services concernés font peser un risque sur la sécurité des soins et engagent la responsabilité de l’établissement en cas d’accident médical. » Tous aux abris ! L’AP-HP, elle, a rétorqué à la chambre (sans la convaincre…) qu’elle n’avait pas utilisé la bonne base de calcul.

Réponse au prochain décès ?

Budget saignant

Pas de quartier ! Les hostos sont à l’os, mais ils vont devoir réaliser… 663 millions d’euros d’économies en 2019. Le chiffre figure dans un projet de circulaire signé, le 5 avril, par la ministre Agnès Buzyn, et consulté par « Le Canard ». Relative à la « campagne tarifaire et budgétaire 2019 des établissements de santé », la circulaire prévoit un nouvel « effort de maîtrise de la dépense hospitalière (…) estimé à 663 millions d’euros ». Le tout après 960 millions de coupes en 2018 !

Ce nouveau coup de vis n’est pas tout à fait une surprise. En découvrant le budget de la Sécu, en octobre, la Fédération hospitalière de France en avait déduit, effarée, que les économies avoisineraient les « 650 millions ». Dans le mille !

Les forceps sont fournis ?


Isabelle Barré. Le Canard enchaîné. 29/05/2019