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Un an après la chute du Mur de Berlin et la fin de l’empire soviétique, le politologue Francis Fukuyama publiait La fin de l’histoire (1992), dans lequel il annonçait le triomphe de la démocratie libérale sur toute autre forme de régime.

Vingt-six ans plus tard, le même Fukuyama évoque « le nouveau tribalisme et la crise de la démocratie » dans la revue américaine Foreign Affairs, reprenant le constat désormais habituel des politologues. « Démocratie illibérale », « démocratie autoritaire » , « autoritarisme », « retour des nationalismes », « populismes », les variations sémantiques sont toutes révélatrices des impasses contemporaines du modèle démocratique libéral classique démontrées par les résultats électoraux qui se suivent et se ressemblent.

La source du populisme est aisée à discerner. Elle tient tout à la fois aux limites de la mondialisation économique, au sentiment de déclassement social et d’insécurité culturelle qui touchent les classes moyennes. La mondialisation économique a certes provoqué globalement un recul de la pauvreté, notamment dans les pays moins avancés ; mais dans les démocraties occidentales, l’échec des politiques de redistribution et les reculs de l’État-providence ont directement frappé les classes moyennes, tandis que le dumping social au niveau mondial, accentué par l’émergence des nouvelles technologies qui fragilisent les classes les moins formées (et donc les métiers peu qualifiés et les bas salaires), marginalisent les classes populaires.

Comme l’a très bien analysé le politologue Jan-Werner Müller (1), le tribun populiste s’érige en double héraut :

  • dans une visée extérieure, en se faisant le représentant d’un peuple homogène opposé à des étrangers aux visages variés : figure du migrant (avec les théories conspirationnistes et du grand remplacement), du terroriste islamiste sunnite ou chiite (sous des formes variées en Turquie, en Iran, aux États-Unis), de l’Europe multiculturelle (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, France, Hongrie, Pologne), des Occidentaux américains et européens (Russie), de l’oligarchie financière, etc. ;
  • dans une visée intérieure, où l’homme politique populiste se prétend représentant du vrai peuple opposé, figure rhétorique classique, aux élites d’une part, mais aussi aux minorités (exemple des Roms en Hongrie et Pologne par exemple).

LE MARQUEUR RELIGIEUX SAISI PAR LE POLITIQUE

La première articulation du populisme au religieux s’origine dans cette rhétorique réactionnaire au sens propre du terme, c’est-à-dire dans ce moment politique qui vise à s’opposer aux changements, et à revenir à une situation antérieure réelle ou supposée, ou encore à des évolutions culturelles présentées comme souvent associées à des droits de minorités.

Si la crise économique remet en cause le patrimoine matériel, la crise sociale et culturelle renvoie, estime le politologue Dominique Reynié (2), à une remise en cause du patrimoine immatériel, que ce dernier relève de la « tradition », des « habitudes », voire de l’architecture (les mosquées qui concurrencent les églises) ou religieux (dans sa dimension culturelle).

La globalisation provoque ici une crise des identités : Reynié rejoint ici Fukuyama, l’un évoquant par exemple le « malaise identitaire des Européens » tandis que le second estime : « Politics today, however, is defined less by economic or ideological concerns than by questions of identity » (3). C’est le populisme de droite qui se saisit le plus facilement du religieux, perçu comme vecteur de tradition, comme ressource pour restaurer un imaginaire de continuité, comme éventuel ciment culturel. L’autoritarisme de droite, qui renie le régime de délibération, s’accorde très bien avec la culture religieuse qui privilégie la figure de l’autorité en son sein.

La droite populiste, en Europe aujourd’hui comme hier lors de la campagne de Trump, sait se saisir d’une autre catégorie du registre religieux (4). Derrière la distinction entre le peuple et les élites, se profile une distinction morale qui est en fait un exercice de dépréciation morale : il y a à la fois le peuple contre les élites « corrompues », mais il y aussi à distinguer le « bon peuple » du peuple au sens large : c’est la question posée naguère par Trump dans son exercice d’opposition entre ceux qu’il entend représenter et les autres : « Levez la main si vous n’êtes pas un conservateur chrétien » intime le tribun américain.

Le religieux institue ici une séparation qui renvoie à l’essence supposée de la nation : une désormais hypothétique majorité blanche protestante, une homogénéité culturelle qui précède la fragmentation issue de la revendication de droits par un ensemble de minorités. On retrouve ce processus en France avec le vote catholique très largement majoritaire en faveur de la droite et de l’extrême droite, aiguillonnée par un mouvement conservateur radical, Sens commun.

Dans le rapport du populisme contemporain aux religieux, se rejoue la partition qui fut celle de Maurras dans l’entre-deux-guerres, lorsque le nationalisme intégral entendait instrumentaliser le religieux, ce dernier faisant exprimer non pas une croyance et encore moins une spiritualité, mais simplement une appartenance, un marqueur identitaire indissociable d’une communauté nationale.

RELIGIEUX, IMAGINAIRES ET SYMBOLES

Mais ne percevoir dans les rapports entre populisme et religion que le caractère instrumental du religieux au profit d’entrepreneurs politiques ne ferait pas droit à la complexité des processus en cours. Car si la globalisation a bouleversé l’ordonnancement des démocraties libérales et frappé d’une relative impuissance les partis politiques traditionnels, elle a également travaillé les acteurs religieux.

La globalisation a accéléré la mobilité des croyances religieuses, les mises en concurrence des biens religieux par le biais des nouvelles techniques de communication et l’essor des diasporas ; elle les convoque aussi comme producteurs d’imaginaires de substitution, face à la crise des imaginaires politiques que la fin du clivage Est-Ouest a accélérée.

Patrick Buisson, figure intellectuelle de l’extrême droite européenne, qui se situe dans le sillage de Maurras et en figure de proue de la défense de l’Occident, fut le grand ordonnateur du virage idéologique du président Sarkozy lors de sa tentative de réélection. Buisson inspira tant le Mouvement catholique identitaire « Sens commun » dans son soutien au candidat conservateur de droite François Fillon lors des dernières présidentielles en France, que le positionnement de l’extrême droite incarnée par Marion Maréchal Le Pen : aujourd’hui, Buisson se prononce pour un « populisme chrétien ». Chez lui, le culturel prime : entre souverainistes et mondialistes se joue selon lui un clivage civilisationnel, qui reproduit ce qu’il nomme la démarcation entre les « identitaires » et les « diversitaires » favorables au multiculturalisme.

Sa dénonciation de « l’économisme » s’enracine dans la critique séculaire catholique du capitalisme, « religion séculière » ; sa critique de la globalisation cosmopolite doit beaucoup également à un rapport spécifique à la tradition associée à un enracinement territorial, où l’on retrouvera sans peine la distinction entre le pays légal et le pays réel. D’où un soutien affiché à Viktor Orban perçu comme conservateur et à la « Manif pour tous » dont il souligne qu’elle est une « révolte contre l’horreur économique d’une société de marché visant à imposer par la loi le principe de l’illimitatio, véritable moteur métaphysique du libéralisme ».

« Au fond, poursuit-il, la « démocratie illibérale » d’Orban est très proche de ce que j’ai appelé à l’époque le populisme chrétien » (7). Buisson converge ici avec l’intégralisme catholique représenté en France par la revue L’Homme Nouveau qui défend ainsi le populisme : « Le « populisme » est ce mot simple pour désigner un faisceau de phénomènes dont le dénominateur est le refus viscéral de la déliaison libérale. D’où les demandes de sécurité, de limites (redécouverte de la nature protectrice des frontières), d’autorité rendant possible le gouvernement de soi d’un peuple, de continuité avec son histoire et sa culture, etc.

Le populisme peut ainsi être compris comme une résurgence du politique face à l’économisme triomphant et déshumanisant » (8). La résurgence du politique est ici une lutte contre la décadence perçue en termes de cosmopolitisme (d’où la dénonciation des migrants et la xénophobie), de fin des frontières qui définissent les contours physiques de la communauté (d’où le souverainisme et la dénonciation de l’Europe), de pertes de valeurs, ici chrétiennes, qui soudent cette communauté (d’où la dénonciation de l’islam d’une part et des droits accordés aux minorités : dénonciation des revendications homosexuelles, dénonciation du mariage pour tous).

LA FIGURE AMBIVALENTE DU TRIBUN

Demeure un dernier aspect, tout à la fois évident et malaisé à analyser : pour réussir, les forces populistes, qu’elles partent du politique pour capter les ressources du religieux, ou qu’elles s’enracinent dans une culture religieuse pour trouver un débouché politique, ont toujours besoin de s’incarner dans une figure politique, celle du tribun, du chef.


Notes

  1. Qu’est-ce que le populisme? Définir enfin la menace. Édition Premier Parallèle, 2016.
  2. Populismes, la pente fatale. Editions Plon, 2011.
  3.  “Against Identity Politics. The New Tribalism and the Crisis of Democracy”, p. 91- Foreign Affairs, sept-oct. 2018, volume 97; N°5.
  4. Cf Saving the People ? How Populists Hijack Religion, co-dirigé par N. Marzouki, D. McDonnell et Olivier Roy, publié par Hurst en Europe et par Oxford University Press aux États-Unis.
  5. “The people’s authoritarian. How Russian Society created Putin”, p.181. Foreign Affairs, July August 2018, vol. 97; n°4.
  6. Très intéressante mise en perspective historique dans l’ouvrage de Michel Winock : Décadence, fin de siècle, paru aux éditions Gallimard (2017).
  7. Le Figaro, 15 juin 2018.
  8. Thierry Colin, 7 mars 2017,
  9. Cf Austeen Livereigh. The Great Reformer. Picador, 2015.
  10. Cf Rafael Luciani. Pope Francis and the Theology of the People.Ed. Orbis Books, 2017.
  11. Cf l’ouvrage de Marcel Merle et de Christine de Montclos, L’Église catholique dans les relations internationales (Centurion, 1988), qui soulevait déjà il y a trente ans ces difficultés.
  12. Les variations de registre de la parole pontificale sur l’avortement et l’homosexualité en sont de bons exemples.

Extrait d’article lu dans la lettre Iris N° 716. Titre original de l’article : « Le populisme religieux, nouvel avatar de la crise politique ». François Mabille, Essai, pour l’observatoire géopolitique du religieux. En sous-titre « L’autocéphalie de l’église en Ukraine alors des élections/Avril 2019 – Article complet en lecture libre, en s’abonnant gratuitement à la lettre de l’IRIS