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Politique économique type du premier âge du capitalisme, le mercantilisme est communément présenté comme une doctrine économique selon laquelle les métaux précieux constituent la richesse principale des États.

Mais cette définition invite à deux lectures différentes.

D’une part, il peut se comprendre comme l’expression du caractère absolutiste des États qui s’érigent au cours des XVIe et XVIIe siècles en Europe occidentale, et qui entendent affirmer leur souveraineté dans les domaines économique, juridique, diplomatique et militaire. Il s’agirait donc de l’économie politique en même temps que de la politique économique de l’absolutisme.

D’autre part, il peut aussi s’interpréter comme l’expression, au sein de ces mêmes États, de la prédominance grandissante des intérêts économiques capitalistes. Du capital marchand d’abord, mais également du capital industriel. […]

Le but premier de toute politique économique d’inspiration mercantiliste consistera à se procurer de l’or et de l’argent, aussi bien pour remplir les caisses de l’État que pour garnir les bourses de la bourgeoisie marchande (principale pourvoyeuse de fonds du prince) et, plus largement encore, pour s’assurer des moyens de circulation en quantité nécessaire et ayant la qualité requise pour la marche du commerce.

Mais, sauf à disposer de mines productrices de métaux monétaires (argent et or) […] un État ne peut s’assurer des entrées régulières d’argent qu’en opérant un transfert de valeur au détriment de l’étranger. Ce qui ne peut se réaliser que par deux biais à la fois opposés et complémentaires, tous deux préconisés par les mercantilistes : le pillage et le commerce extérieur.

Le pillage est évidemment d’abord celui opéré au détriment des peuples extra-européens (américains, africains, asiatiques), de manière ouverte ou sous couvert du commerce forcé et par l’intermédiaire du travail contraint, dans le cadre de la colonisation. Mais il va aussi impliquer le pillage des concurrents européens dès lors qu’ils se transforment en ennemis, ce qui est fréquemment le cas dans le cours d’une période marquée par la récurrence des affrontements entre États. […]

Le commerce. Cependant, les mercantilistes comptent surtout sur le commerce extérieur : il s’agit de vendre à l’étranger plus qu’on ne lui achète, de sorte à accumuler la richesse monétaire chez soi. D’où leur préoccupation prédominante de tout mettre en œuvre pour rendre cette dernière aussi excédentaire que possible : favoriser les exportations par des subventions et alléger les droits perçus sur elles ; freiner les importations en les interdisant (surtout lorsqu’elles sont improductives, comme lorsqu’il s’agit d’objets de luxe) ou en les restreignant au strict nécessaire et en les taxant lourdement (ce qui assure de surcroît des recettes fiscales) ; assurer le monopole du commerce colonial et du commerce extérieur ; se spécialiser dans les productions et les produits à la plus forte valeur ajoutée ; obliger les marchands « nationaux » opérant à l’étranger à rapatrier tout ou du moins la plus grande partie de leurs bénéfices sous forme d’espèces monnayées et, inversement, interdire aux marchands étrangers opérant chez soi d’en faire autant en les contraignant à échanger leurs bénéfices contre des marchandises « nationales », etc.

À lire cette liste de mesures, on voit combien, pour les mercantilistes, l’enjeu est bien de soustraire le maximum de richesse à l’étranger pour accroître d’autant la richesse « nationale ». […]

Développer les capacités de production

Mais ce même souci d’assurer une balance commerciale excédentaire, pour drainer la monnaie dans le royaume et en accroître le Trésor, va également les conduire à préconiser toute une série de mesures propres à assurer le développement du capital industriel. Car, pour limiter les importations et doper les exportations, il vaut mieux compter sur la compétitivité des produits agricoles et industriels « nationaux » (sur leur meilleure qualité et leur moindre prix, donc leur moindre coût de production) que sur les législations protectionnistes (dont la portée reste toujours limitée et n’est pas exempte d’effets pervers) ou sur les entreprises militaires, toujours hasardeuses et coûteuses.

De l’idée que le commerce extérieur est la principale source possible d’enrichissement, certains mercantilistes en viennent ainsi à considérer que ce sont en fait les capacités productives d’une « nation » qui en assurent en somme la prospérité et qu’il faut par conséquent veiller à les développer par-dessus tout, tant extensivement (par l’accroissement de la population, la mise en culture de nouvelles terres, la création de nouvelles manufactures et fabriques, l’augmentation de la durée et de l’intensité du travail, la répression de la mendicité et du vagabondage, etc.) qu’intensivement (par l’amélioration de la fertilité des sols, l’usage intensif des matières de travail disponibles, les progrès des moyens mécaniques de travail, la formation d’une main-d’œuvre qualifiée permettant l’augmentation de la productivité du travail, etc.), ainsi qu’à les protéger de la concurrence étrangère, par toute une série de mesures, précédemment énumérées, destinées à rendre aussi positive que possible la balance commerciale. Un mercantilisme conséquent vire ainsi au productivisme : il exalte l’esprit d’entreprise, en s’en prenant à toutes les formes d’oisiveté, tant nobiliaire que populaire.

Et, dans ces conditions, les mercantilistes sont également amenés à concevoir que, pour stimuler ainsi la production « nationale », il faut aussi animer le commerce intérieur, en le libérant de toutes ses entraves, et, à cette fin, mettre en circulation l’argent, le dépenser et l’avancer (l’investir) plutôt que de le conserver (thésauriser) stérilement.

Et, toujours à cette fin, favoriser le développement des activités de crédit commercial et bancaire — tout comme il faut améliorer les moyens de communication et les moyens de transport. D’une conception statique de l’économie, ils passent alors à une conception dynamique, celle d’un flux de richesses (marchandes et monétaires) capable de générer plus de richesses encore, flux dont la circulation monétaire est l’élément moteur.

Ainsi, de l’idée primitive que la richesse se réduit à l’accumulation monétaire, […] Son objectif a été clairement, en tant que politique économique, de réunir et de développer toutes les conditions qui permettent à la nation de conquérir, de parfaire ou de défendre, selon le cas, les meilleures positions possibles dans la compétition « internationale ».


Alain Bihr est Professeur honoraire de sociologie à l’université de Franche-Comté. Ce texte est extrait de son ouvrage Le Premier Âge du capitalisme (1415-1763). La marche de l’Europe occidentale vers le capitalisme, Page 2 – Éditions Syllepse, Lausanne-Paris, 2019.


Alain Bihr. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Une autre histoire du mercantilisme ». Source (extrait)