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J’ai décidé d’affronter l’inévitable et d’enfin faire acte de prévoyance face à l’évidence dont j’irai un jour tamponner le butoir.

Pour m’éviter le sort de Vincent Lambert, jeune accidenté à la pérennité judiciarisée par manque de dernières volontés clairement libellées, il est grand temps que je rédige mes directives anticipées.

Comme ma philosophie de la vie est balbutiante et qu’à l’inverse de Montaigne je me suis dispensé d’apprendre à mourir, je vais faire simple, sinon sommaire, tout en vous prenant à témoin en cas de contestation du parchemin.

Voilà ce que je me prescris : doses maximales d’antidouleurs et tant pis pour l’addiction, refus de tout acharnement thérapeutique, et inutile de me remettre d’aplomb si c’est de guingois, trop bancroche ou dans un état mental proche de l’Ohio. J’ajoute que je suis pour le suicide assisté. Je ne suis pas certain d’avoir le courage d’y avoir recours en cas de maladie incurable ou de dégénérescence carabinée. Mais je ne vois pas pourquoi compliquer la tache de ceux qui ont le cran de passer à l’acte. Anne Bert, atteinte de la maladie de Charcot, l’a fait frontalement comme le font chaque jour en silence ceux qui ne voient pas l’intérêt de souffrir en pure perte.

Je déplore que la loi française traîne autant à s’aligner sur les législations belge ou suisse. Comme si la grande nation fatiguée, à force de toujours devoir négocier avec son archaïsme catholique, se laissait déborder par ses satellites francophones, plus soucieux qu’elle d’autonomie individuelle et d’avancées sociétales.

Voilà ça paraît simple. Et j’imagine que beaucoup d’entre vous pourraient signer à ma suite ces directives banalement couardes.

Mais les circonstances sont parfois moins tranchées, la décrépitude plus sournoise et l’altération des états de conscience plus insensible. Ce qui fait qu’on ne sait trop s’il faut tout passer par-dessus bord ou laisser doucement les choses aller à vau-l’eau.

Briser là ou accepter de décliner ? Sans parler des ridicules espoirs en des lendemains irréels qui surgissent parfois, et réarment la déplorable pensée magique qu’exploitent tant les religions du salut.

Il est d’ailleurs étonnant de voir comment les fondamentalistes qui refusent l’avortement et le suicide et qui sanctifient le handicap et la maladie ne vont pas au bout de leur logique. S’ils croient en la vie éternelle, ils devraient n’avoir de cesse de quitter cette vallée de larmes. Ils devraient voir la mort comme un passage vers un monde meilleur et laisser Vincent Lambert rejoindre les cieux étoilés. Mais ils préfèrent envisager cette valorisation de la douleur terrestre comme une célébration de la résignation. Bizarrement, un esprit ironique pourrait déceler dans ce refus d’y passer une pulsion vitaliste masquée, le constat qu’il n’y a ni après ni ailleurs. […]


Luc Le Vaillant. Libération. Titre original : « Mes directives déraisonnables ». Source (extrait)