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Résumons. Une rédaction, celle de Médiapart, a été la cible d’une tentative de perquisition par deux procureurs et trois policiers de la Brigade criminelle dans l’affaire Benalla ; trois journalistes, deux du collectif Disclose et un de Radio France, ont été entendus comme suspects par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour avoir révélé les mensonges du gouvernement sur les armes françaises au Yémen ; une grand reporter du Monde est convoquée à son tour comme suspecte par les services de renseignement dans l’affaire Benalla… point commun : Rémy Heitz, le procureur de Paris.

Rémy Heitz est, à chaque fois, le magistrat qui a l’autorité hiérarchique sur les enquêtes préliminaires dont les actes – convocations ou perquisition – sont vécus, en France et à l’étranger, comme des attaques frontales contre la liberté d’informer et le journalisme qui dérange.

Les incriminations juridiques varient selon les circonstances. Dans l’affaire la plus récente, la journaliste du Monde Ariane Chemin est convoquée, mercredi 29 mai, par la DGSI, pour avoir écrit en février qu’un protagoniste de l’affaire Benalla, le militaire Chokri Wakrim, qui a brièvement assuré la sécurité de la famille d’un oligarque russe au cœur de l’un des volets du dossier, était par ailleurs membre des forces spéciales, comme l’avait préalablement indiqué Libération.

Le militaire a déposé plainte en vertu de l’article 413-14 du Code pénal, selon lequel la révélation « par quelque moyen que ce soit » de l’identité d’un membre des unités de forces spéciales du ministère de la défense est passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende. Il n’est pas illégitime en soi que le militaire, au regard des textes de lois en vigueur, se plaigne de la révélation de son appartenance aux forces spéciales. Mais en choisissant de convoquer comme suspecte, a fortiori par les services de renseignement, une journaliste qui n’a fait que son métier – il est encore moins illégitime pour la presse de parler des dessous du contrat russe de Benalla au centre d’une enquête pour « corruption » –, le parquet de Paris, immanquablement, choisit de « criminaliser » l’information vraie et d’intérêt public.

Raison pour laquelle, Le Monde, dans un bref éditorial signé du directeur des rédactions, Luc Bronner, a parlé, mercredi 22 mai, d’une convocation « inquiétante ». Ce n’est pas la première fois que les agissements du procureur Heitz inquiètent.

En effet, ce fut déjà sous son autorité que deux journalistes du collectif Disclose, Geoffrey Livolsi et Mathias Destal, ont été entendus, le 16 mai, comme suspects par la DGSI, à la suite d’une plainte du ministère des armées. Leur crime ? Avoir rendu public dans plusieurs médias, dont Mediapart, un rapport classifié de la Direction du renseignement militaire (DRM) faisant l’état des lieux exhaustif des armes françaises employées au Yémen par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dans un conflit dramatiquement meurtrier pour les populations civiles.

La révélation de cette note de la DRM a été capitale : elle est venue pour la première fois contredire matériellement les déclarations récurrentes du gouvernement qui assurait jusque-là que les armes vendues à Riyad et Abou Dhabi n’étaient utilisées que de manière défensive et « pas sur une ligne de front ». […]

[…] Début février, le nom du procureur Heitz avait déjà fait le tour du monde (voir par exemple les articles du New York Times ou du Washington Post) après la tentative de perquisition de la rédaction de Mediapart, décidée par le parquet de Paris dans l’affaire Benalla. Cette fois, le prétexte était une soi-disant « atteinte à la vie privée », sans qu’aucune plainte préalable n’ait été alors déposée en ce sens, après la révélation d’enregistrements compromettants pour Alexandre Benalla et l’Élysée. L’origine de cette perquisition, que Mediapart a depuis décidé de remettre en cause devant la justice, avait en réalité pour origine un simple courrier de Matignon au parquet de Paris, envoyé après des questions posées par… l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles. Le journalisme n’est pas au-dessus des lois, mais il y a un cadre légal pour le juger devant les tribunaux. Il s’agit de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, le code de la route des journalistes.

Or, toutes les enquêtes du parquet de Paris contre les journalistes dans l’affaire Benalla ou dans le dossier des ventes d’armes au Yémen prennent le soin méticuleux de contourner ladite loi de 1881. Conséquence : en plus de tenter d’intimider ceux qui ne font que leur métier, ces enquêtes – quelle que soit leur issue – donnent un cadre procédural et une légitimité judiciaire pour traquer les sources de la presse, sans lesquelles l’information ne serait pourtant que communication. […]

[…] [Les ] conditions de nomination [de Rémy Heitz], qui ont fait sursauter une bonne partie de l’appareil judiciaire, ne peuvent que susciter le soupçon sur son manque d’indépendance vis-à-vis du gouvernement qui l’a fait prince de Paris. Rémy Heitz est en effet arrivé là où il est après qu’Emmanuel Macron a retoqué d’un trait de plume les trois postulants qui avaient été retenus par le ministère de la justice et le Conseil supérieur de la magistrature – Rémy Heitz n’en faisait pas partie. Ce dernier fut par conséquent le choix du Château, donnant au bout du compte le sentiment que le procureur était moins un magistrat autonome qu’un préfet judiciaire. […]

  • […] Emmanuel Macron n’est-il pas ce président de la République qui, dans une merveilleuse antiphrase, a accusé la presse, au début de l’affaire Benalla, de « ne plus chercher la vérité », cette vérité que, précisément, l’Élysée a voulu cacher au public ?
  • Le gouvernement et la majorité actuels, plusieurs fois stigmatisés pour leur rapport complexe au réel […], n’ont-ils pas fait voter une loi « anti-fake news » qui, au mieux, ne sert à rien et, au pire, pourra être un instrument contre les informations qui dérangent ?
  • Ce même pouvoir n’a-t-il pas également fait voter une loi sur le secret des affaires, créant un nouvel instrument juridique aux mains des entreprises pour empêcher la révélation d’informations d’intérêt général, comme cela a pu être observé dans le cadre du scandale des Implant Files ?

[…] Jaloux de l’image de la France – et surtout de la sienne – à l’étranger, Emmanuel Macron semble faire peu de cas du rang du pays qu’il dirige, à la 32e place du dernier classement mondial de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse, derrière la Namibie, la Lettonie ou le Liechtenstein. […]


Fabrice Arfi. Médiapart. Titre original : « Un procureur contre la formation, un pouvoir contre le journalisme. ». Source (extrait)