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[…] Jeune, urbain, adepte des réseaux sociaux : Ian Brossat, l’adjoint à la mairie de Paris en charge du logement est métamorphosé.

En quelques semaines et autant de réparties fulgurantes distribuées à ses adversaires sur les plateaux télé (Yves Thréard s’en souvient), l’élu de 39 ans s’est fait un nom dans le paysage balkanisé de la gauche. A tel point que le Parti bientôt centenaire se prend à rêver […].

[…] Ian Brossat est le nom du retour d’un parti pendant plusieurs années éclipsé (par le Front de gauche en 2012, puis par la France insoumise en 2017). […]  Dans la presse, l’engouement suscité par la candidature de Ian Brossat est patent. Le contraste entre l’image désuète du PCF et la modernité de son incarnation intrigue : “Communiste 2.0”, “communiste new look”, lit-on dans les articles qui lui sont consacrés.

[…] En dépit de sa jeunesse, Ian Brossat n’est pas un communiste qui bouscule tant que ça les habitudes – le “nouveau monde”, ce n’est pas lui. […] “Nous les communistes, nous avons des racines historiques, et je préfère assumer ce qu’on a toujours été plutôt que tenter de jouer l’ardoise magique”, explique-t-il. “Par ailleurs, je ne suis pas toujours d’accord avec tout ce que Georges Marchais a pu dire, mais j’ai une tendresse particulière pour lui, et pour le fait que quand il était sur un plateau de télé, certains journalistes pénibles, qui sévissent encore, se tenaient à carreau !”, ajoute-t-il sans cacher sa référence à Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach. […]

Quand LO tentait de le recruter

Comme souvent chez Ian Brossat, les symboles sont indissociablement “pop” et politiques. Son premier souvenir de manif date de 1986 : “C’était sur le parvis de Pompidou. Une manifestation pour la libération de Nelson Mandela, organisée par la Jeunesse communiste. J’étais sur les épaules de ma mère.” La politique, chez les Brossat, c’est une tradition familiale. […]  Son père, le philosophe Alain Brossat, publie régulièrement des ouvrages dans des maisons d’édition engagées (Lignes, La Fabrique…).

Dans cet univers fortement politisé et balisé idéologiquement, Ian Brossat choisit une voie alternative, en 1997. La rigidité intellectuelle et la discipline stricte des militants trotskistes le refroidissent : “Des militants de Lutte ouvrière nous attendaient à la sortie du lycée, ils m’ont fait lire des pages de Zola d’abord, puis de Marx. […] Je ne [les] méprise pas du tout […], mais ils ont une autre conception du rôle du parti politique. Ils le considèrent davantage comme un parti d’avant-garde, qui nécessite des militants très, très, très, très, dévoués.”

A l’âge de 17 ans, […] il rejoint  […] le PCF – où militait son grand-père (dont il a raconté l’histoire dans L’Espion et l’enfant, éd Flammarion). “Ce que j’apprécie chez les militants communistes, c’est l’envie d’obtenir des avancées concrètes. Je trouvais mes parents un peu engoncés dans des idéaux qui n’avaient pas de traduction dans la réalité”, dit-il. […]

Cette attitude pragmatique fait dire à son camarade Stéphane Peu, cité dans Le Parisien, qu’il incarne “une génération plus communicante qu’idéologue”. Ian Brossat nuance : “J’ai moins le goût de communiquer que de transmettre. Je suis prof, je ne suis pas un grand orateur en meeting, mais j’essaye d’expliquer correctement.” Sur la forme, il s’est tout de même inspiré des affiches de campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez, jeune élue au Congrès américain qui revendique ouvertement l’étiquette “socialiste”.

Paradoxalement, alors qu’il est normalien, agrégé de lettres, et qu’il milite dans un parti qui a historiquement compté beaucoup d’intellectuels, Ian Brossat goûte peu au jeu du “plus marxiste que moi, tu meurs”. Le 16 mai au gymnase Japy, il cite bien l’auteur du Manifeste du parti communiste (avec Engels) une fois, sur l’écologie, mais n’en fait pas l’alpha et l’oméga de sa politique. Le député communiste Sébastien Jumel approuve cette position : “Le temps n’est pas à théoriser, il est à incarner la colère du peuple, à mettre des visages sur les vies broyées. C’est ça qui compte, plus qu’une approche philosophique ou idéologique.”[…]

“Ian a une dimension populaire, et non populiste”

[…] Le météore rouge préfère enrichir le sens du mot “communisme” en y intégrant notamment la philosophie des “communs”. “Être authentiquement communiste, c’est être profondément écologiste”, affirme-t-il devant ses deux mille soutiens (à bon entendeur – écolo –, salut !).

Dans un contexte de décrépitude du PS et d’incertitude pour la France insoumise, il veut imposer un style à l’opposé du populisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon. La “Brossat touch”, ce sont des discours construits comme des dissert’, et des réparties qui terrassent ses contradicteurs sans surjouer le conflit. Sur les plateaux de télévision, cela produit des étincelles. […]

 […] Le philosophe Henri Peña-Ruiz, membre du Parti de gauche qui avait soutenu “JLM” à la présidentielle de 2017, a fait parvenir une lettre expliquant son soutien à Brossat (qui “fait honneur à la politique et au communisme”) pour les européennes. L’eurodéputée communiste Marie-Pierre Vieu résume : “Ian a une dimension populaire, et non populiste. Il parle simple sans être simpliste. C’est un intello qui n’est pas vécu comme intellectuelloïde.” Quel que soit son score le 26 mai, le grand parti de la classe ouvrière a son nouveau hérault.


Mathieu Dejean. Les Inrocks. Titre original : « Ian Brossat, le retour de l’idée communiste ». Source (extrait)