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La vente de données sur notre comportement est devenue le modèle économique dominant de la Silicon Valley et au-delà, selon cette chercheuse américaine. Ce “capitalisme de surveillance” n’est pourtant pas une fatalité.

En janvier [dans le magazine Time], Mark Zuckerberg a été pris à partie par Roger McNamee, son ancien mentor. Celui-ci n’en était pas à sa première sortie contre le patron de Facebook, auquel il reprochait de recourir à des méthodes de plus en plus illégales et délétères pour collecter coûte que coûte les données personnelles de ses utilisateurs.

“Pour alimenter son système d’intelligence artificielle et ses algorithmes, Facebook a récupéré des données partout où il le pouvait. Tant et si bien qu’il a très vite fini par espionner tout le monde”, écrivait McNamee. Ces opérations, affirmait-il, ont été savamment conçues pour inciter les utilisateurs à générer, par leurs actions, certains types de données dont se sont par la suite emparés des acteurs peu scrupuleux pour s’immiscer dans la conscience collective du pays et dénaturer le discours politique.

L’analyse de McNamee est dangereuse car il se trompe d’ennemi. S’il est vrai que le gouvernement russe et le ploutocrate Robert Mercer – l’un des principaux actionnaires de la défunte Cambridge Analytica et donateur de la campagne présidentielle de Donald Trump – ont appris à manipuler la puissante machine que Facebook a secrètement mise en place, ces manœuvres et le gigantesque dispositif numérique qui leur donne corps ne commencent ni ne s’achèvent avec Facebook. Ils constituent tout bonnement la clé de voûte d’une nouvelle logique économique que j’appelle “le capitalisme de surveillance”.

Ces pratiques ont été inventées chez Google, adoptées par Facebook, ont envahi la Silicon Valley, et ont depuis lors débordé dans tous les secteurs économiques. Penser que le phénomène est limité à Facebook serait une grave erreur. Réguler Facebook, le démanteler ou exiger un remaniement de l’équipe dirigeante ne changerait strictement rien : le capitalisme de surveillance n’en serait aucunement ébranlé. Il s’engouffrera au contraire tout aussitôt dans la brèche, dissimulé derrière de nouveaux masques et tout un lexique inédit d’euphémismes tendance. […]

Monétisation

[…] Voici un siècle, des pionniers du capitalisme, tel Henry Ford, se sont appliqués à poser les bases d’une ère nouvelle de consommation de masse. Ford avait compris que les agriculteurs et les petits commerçants aspiraient eux aussi à posséder une automobile, mais à un prix abordable. Dans son univers, clients et ouvriers s’inscrivaient dans un cycle de production et de vente associant des produits bon marché à des salaires suffisants pour consommer, immortalisés par la fameuse “journée à 5 dollars” de Ford.

En novembre 2018, Jim Hackett, le PDG de Ford, évoquait dans un entretien l’émergence d’un nouveau modèle économique pour les constructeurs automobiles : “Nous disposerons à l’avenir d’autant de données provenant des véhicules, ou des utilisateurs de ces véhicules, ou des villes dialoguant avec ces véhicules, que des concurrents [… ]

Je suis convaincu d’une chose : nous avons aujourd’hui 100 millions de clients, des gens qui conduisent des véhicules à l’ovale bleu. Cela représente pour nous une opportunité de monétisation face à une start-up qui doit avoir à l’heure actuelle 120 000 ou 200 000 véhicules en circulation. Comparez simplement ces deux parcs : lequel choisiriez-vous pour vous procurer des données ?”

Tel est le monde dans lequel nous vivons – un monde où pratiquement chaque produit ou service se proclamant “intelligent” ou “personnalisé”, chaque dispositif ou véhicule doté de fonctions Internet, chaque “assistant personnel numérique”, est une interface de la chaîne d’approvisionnement qui génère un flux ininterrompu de données comportementales.

Nous savons depuis longtemps que le capitalisme se développe en s’appropriant des activités qui échappent à la dynamique de marché pour en faire des marchandises intégrées aux circuits de vente et d’achat. Le capitalisme de surveillance étend ce schéma en transformant l’expérience humaine en une matière première gratuite qui peut être quantifiée et utilisée pour établir des modèles comportementaux prédictifs destinés à la production et à l’échange. Dans cette logique, le capitalisme de surveillance extrait de nos données un surplus comportemental, laissant de côté tout ce qui donne du sens à notre corps, notre esprit et nos affects. Vous n’êtes pas “le produit”, mais bien la carcasse abandonnée. Le “produit” provient du surplus de données arraché à votre vie.

Interventions sur le comportement

Ces données vous sont extorquées à votre insu au fil de vos activités quotidiennes. Aux États-Unis, des masques respiratoires utilisés dans le traitement de l’apnée du sommeil transmettent subrepticement les données du dormeur captif à son assureur, dans bien des cas pour permettre à la compagnie de refuser de rembourser des prestations. Certaines applications de téléphonie mobile recueillent vos données de géolocalisation à des intervalles de deux secondes, pour vendre ces données à des tiers. […]

À un moment donné, les capitalistes de la surveillance se sont rendu compte qu’ils pouvaient modifier les comportements par le biais d’interventions numériques en temps réel suggérant discrètement au consommateur certains comportements. […]

On retrouve des exemples de ce type dans le jeu Pokémon Go, qui guide en sous-main les pas des joueurs pour aller consommer dans des restaurants, des cafés et des fast-foods qui paient pour s’assurer une présence sur ce méta-marché des comportements, ou bien dans l’implacable détournement des surplus comportementaux des utilisateurs Facebook visant à dresser des “profils psychologiques” détaillés qui, selon un rapport interne de 2017, permettent à un annonceur de repérer le moment précis où un adolescent a besoin de “reprendre confiance en lui” et est, par conséquent, plus vulnérable à une configuration particulière d’incitations publicitaires. […]


Shoshana Zuboff Lire l’article original – lu dans courrier international. Source en français (Extrait)