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… C’est l’histoire d’une occasion manquée.

Fin 1989, dans une station balnéaire des Pays-Bas nommée Noordwijk, a lieu le premier sommet international sur le réchauffement climatique. Soixante nations sont représentées par leurs ministres de l’Environnement pour examiner les derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), fraîchement créé. Ensemble, ils s’apprêtent à signer un traité planétaire juridiquement contraignant, dans le but de stopper le réchauffement climatique.

Dès 1979, le réchauffement climatique s’est imposé comme un fait établi aux yeux des scientifiques et d’une majorité de la population. Même les politiciens, si prompts à penser d’abord aux profits électoraux à court terme, se sont ralliés à la cause écologique.

Deux hommes – “un lobbyiste hyperactif et un candide chercheur en physique de l’atmosphère” qui ont tout fait pour que des mesures soient prises : Rafe Pomerance de l’ONG Friends of the Earth, et le géophysicien Gordon MacDonald.

En 1989 cela fait dix ans qu’ils se battent pour que les Etats-Unis (premier émetteur mondial de gaz à effet de serre à l’époque) prennent l’initiative contre l’apocalypse qui vient. C’était long. Mais les dirigeants du monde ont pris conscience de l’urgence – même George Bush semble acquis à la cause. Un objectif chiffré est prévu : geler les émissions de gaz à effet de serre à leur niveau de 1990, et ce à l’horizon 2000. Pourtant, ce 6 novembre 1989, les espoirs de ceux qui ont sacrifié leur vie personnelle pour cet objectif de sauvegarde s’effondrent subitement.

Dans le huis clos de la salle de réunion où se tient la négociation finale, Allan Bromley, le conseiller scientifique de George Bush, fait tout chavirer, sur ordre de John Sununu, directeur de cabinet du président états-unien. “A la demande de John Sununu et avec l’assentiment de la Grande-Bretagne, du Japon et de l’Union soviétique, Bromley avait forcé l’assemblée à renoncer à un engagement à geler les émissions”, résume Nathaniel Rich. La Terre continuerait donc de se réchauffer jusqu’à aujourd’hui, où nous en payons encore le prix, et où nous accusons un retard irrattrapable.

Quand l’humanité allait rompre son pacte suicidaire

Perdre la Terre, livre tiré de l’article-fleuve de Nathaniel Rich paru dans le New York Times en août 2018, retrace avec précision, à la manière d’un roman à suspense, la genèse de cet échec. Issu d’un travail de deux ans et de plus de cent interviews avec les protagonistes de ce drame existentiel (scientifiques, politiciens, militants…), il questionne gravement sur notre incapacité à agir pour éviter la catastrophe climatique.

Car dans les années 1980, contrairement à ce qu’on pourrait penser, nous touchions au but. Le consensus scientifique était acquis ; la presse sonnait l’alarme ; les plaidoyers en faveur d’un traité international juridiquement contraignant s’enchaînaient au Congrès américain ; et même des grandes entreprises pétrolières comme Exxon et Shell ont sérieusement envisagé “une transition très raisonnable et progressive des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables” (pour reprendre les mots d’Henry Shaw, chercheur à Exxon)… L’humanité était mûre. “Nous avons été près, en tant que civilisation, de rompre le pacte suicidaire qui nous lie aux combustibles fossiles”, signale Nathaniel Rich.

Ce que raconte Perdre la Terre, c’est un fulgurant backlash. […]Derrière John Sununu, les entreprises majeures des Etats-Unis ont déployé tous leurs efforts pour démanteler les mesures en faveur du climat. A travers d’intenses campagnes de désinformation, et avec l’appui du parti républicain, elles ont censuré des scientifiques, détourné l’attention, fait en sort que les seules mesures climatiques envisagées bénéficient immédiatement à l’économie. Au centre du dispositif, une organisation de lobbying, la Global Climate Coalition (GCC), qui a dépensé “au moins un million de dollars chaque année pour saper le soutien populaire aux mesures climatiques”.


Mathieu Dejean, les Inrockuptibles. Titre original : « Il y a 30 ans nous aurions pu sauver la Terre : voici pourquoi nous ne l’avons pas fait ». Source (extrait)


Perdre la TerreUne histoire de notre temps, de Nathaniel Rich, coéd. Seuil / éditions du sous-sol, 288 p., 17,50 euros