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Une idée reçue voudrait que, lors des campagnes électorales en Europe ou aux États-Unis, les libéraux s’opposent aux populistes. Deux hommes symboliseraient cet antagonisme : Emmanuel Macron et Donald Trump.

Pourtant, par-delà leurs divergences, souvent théâtralisées, ces deux personnalités incarnent le même arraisonnement du politique par le management.

Berlusconi en 1994, Trump en 2016 et Macron en 2017 : chacun arrive par effraction à la tête d’un grand État occidental après une victoire électorale remportée du premier coup. Ces trois personnages politiques « disruptifs » diffèrent sensiblement par leur personnalité, leurs traits psychologiques, leur âge et le contexte de leur intervention.

Mais un point les rassemble : ils importent le management dans le champ politique et mettent en musique le récit glorieux de leur expérience de l’entreprise. Ce sont des chefs de l’« État-entreprise ». […]

L’efficacité, comme l’utilité, est une pensée issue de l’ingénierie, mère du management, qui vise à neutraliser le politique. Au nom de l’efficacité, le politique adopte les techniques de pouvoir de l’entreprise et du management ; il n’est plus « affaire de croyances et de mémoires validées, en d’autres termes de symboles », selon les mots du politiste Lucien Sfez (3). La politique se réduit ainsi au charisme du président-manageur porteur de la promesse d’une action efficace. […]

[…]  Tout se passe comme si, d’un côté, l’État était réduit à une technorationalité et comme si, de l’autre, la grande entreprise, créditée d’une légitimité nouvelle, produisait l’hégémonie et la normativité permettant de colmater les failles du politique. […] L’avènement des chefs de l’État-entreprise marque un moment critique dans le long processus historique de la gouvernementalité libérale, inaugurée au milieu du XVIIe siècle et que le philosophe Michel Foucault a nommée la « grande phobie de l’État (4)  ».

Peu après le triomphe de l’État absolutiste, au XVIIe siècle, la réaction antiétatique commença son travail, parallèlement à la montée en puissance de l’industrialisation. Les deux mouvements inverses — la phobie de l’État et le triomphe de la très grande entreprise, ou corporation — ont longtemps mijoté avant d’atteindre chacun leur apogée dans les années 1980.

L’actuelle « crise de la représentation politique », poncif rabâché, désigne en fait un phénomène profond, à savoir une transition systémique entre l’affaiblissement de l’État-nation et le renforcement de la corporation, forte de sa rationalité technico-économique et managériale.

Dans ce moment particulier, les deux institutions s’entrelacent, car l’entreprise apporte à l’État lézardé une triple contribution : le dogme managérial, le récit de l’action efficace et la figure du chef d’entreprise. Ainsi se forme une institution hybride. Ce transfert aboutit d’un côté à l’évidement, à l’autolimitation ou à la dépolitisation de l’État, réduit à l’administration et à la gestion ; de l’autre, à la politisation de l’entreprise, qui élargit sa sphère de pouvoir bien au-delà de son activité classique de production. […]

[…] La technicisation du politique conduit à la neutralisation et à la dépolitisation de l’État par la grande entreprise qui le désarme, comme lui-même l’avait fait avec l’Église. Au carrefour de la cybernétique, du management et du libéralisme, l’État-entreprise s’impose après la chute du mur de Berlin, qui marque l’apogée de la critique de l’étatisme.

Depuis, il se développe en combinant trois dimensions : technologique, au profit de la gouvernance par les nombres et de la gouvernementalité algorithmique (13) ; néomanagériale, au nom de l’agir efficace ; et néolibérale, en propageant la phobie de l’État, dans la continuité des travaux de Friedrich Hayek, de la Société du Mont-Pèlerin et de l’école de Chicago.

Hayek invitait déjà à « détrôner le politique » au nom de l’ordre dit « spontané » du marché : « La politique a pris une place trop importante, elle est devenue trop coûteuse et nuisible, absorbant beaucoup trop d’énergie mentale et de ressources matérielles » (14) — ce qui ne pouvait que couronner l’entreprise. Fondateur du groupe Bilderberg et de la Commission trilatérale, David Rockefeller constatait en 1999 : « Ces dernières années, il y a eu une tendance vers la démocratie et l’économie de marché dans de nombreuses parties du monde. Cela a réduit le rôle des gouvernements, ce à quoi les hommes d’affaires sont favorables (…). Mais le revers de la médaille, c’est que quelqu’un doit prendre la place des gouvernements, et le business me semble l’entité logique pour le faire (15).  »

[…] L’avènement de l’État-entreprise, c’est la fission du politique. […] La dépolitisation du politique et la neutralisation de l’État ouvrent la voie à la politisation de l’entreprise, voire à une « corpocratie ». Selon le sociologue Colin Crouch, c’est « la progression de la post-démocratie » qui sous-tend le « pouvoir politique croissant acquis par les entreprises » (16).

C’est bien pourquoi une repolitisation du politique ne pourra s’opérer que par une extension de la citoyenneté au-delà de la sphère publique, notamment dans l’entreprise.

Note : Nous vous conseillons de lire l’intégralité de ce texte dans le mensuel « Le Monde Diplomatique » du mois de mai. L’auteur prend assise sur des faits historiques pour décrire l’évolution et la transformation petit à petit, de l’État gouvernance en État entreprise. Vous serez certainement comme nous, fort étonné de l’analyse. MC


Pierre Musso-Professeur des universités. Le Monde Diplomatique. Titre original : « L’ère de l’Etat entreprise ». Source (extrait)


  1. « Andrej Babiš : “L’Europe à deux vitesses, ça me fait rigoler” », Le Monde, 6 décembre 2017 ; propos de M. Erdoğan rapportés par le politiste turc Ismet Akça, France 24, 14 juillet 2018.
  2. Lire François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, « Les vieux habits de l’homme neuf », Le Monde diplomatique, mars 2017.
  3. Lucien Sfez, La Symbolique politique, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », Paris, 1988.
  4. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, Ehess-Gallimard-Seuil, coll. « Hautes études », Paris, 2004.
  5. Pierre Legendre, Argumenta & dogmatica, Mille et une nuits, Paris, 2012.
  6. Thorstein Veblen, The Theory of Business Enterprise, C. Scribner’s Sons, New York, 1904.
  7. Vincent Descombes, Les Institutions du sens, Éditions de Minuit, coll. « Critique », Paris, 1996.
  8. Ulrich Beck, The Reinvention of Politics : Rethinking Modernity in the Global Social Order, Polity Press, Cambridge, 1997.
  9. Ernest Renan, L’Avenir de la science. pensées de 1848, Calmann-Lévy, Paris, 1890.
  10. Dominique Dubarle, « Vers la machine à gouverner », Le Monde, 28 décembre 1948.
  11. Philippe Vion-Dury, La Nouvelle Servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley, FYP Éditions, Limoges, 2016.
  12. Tim O’Reilly, « Open data and algorithmic regulation », dans Beyond Transparency : Open Data and the Future of Civic Innovation.
  13. Lire Alain Supiot, « Le rêve de l’harmonie par le calcul », Le Monde diplomatique, février 2015 ; Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, no 177, Paris, 2013.
  14. Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2013 (1re éd. : 1979).
  15. « David Rockefeller : “Looking for new leadership” », Newsweek, New York, 1er février 1999.
  16. Colin Crouch, Post-démocratie, Diaphanes, Zurich-Berlin, 2005.