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Voici une trentaine d’années, pourquoi a-t-on décidé de proposer des poussettes où l’enfant désormais tournerait le dos à ses parents ?

  • Pourquoi la « transparence » semble-t-elle une vertu quasi rédemptrice ?
  • Pourquoi celui qui naguère s’appelait assez clairement « chef du personnel » a-t-il été rebaptisé « directeur des ressources humaines » ?
  • Pourquoi la télé-réalité a-t-elle autant de succès ?
  • Pourquoi les livres consacrés à l’épanouissement de la personnalité sont-ils en tête des meilleures ventes ?

Toutes ces questions, et quelques autres, qui sont autant de points de départ pour quatre essais, peuvent sembler d’une diversité quelque peu étonnante. Elles ramènent toutes à une interrogation essentielle : que penser de l’évolution de nos démocraties, comment la penser, comment agir ? […]

[…] La réflexion d’Olivier Rey, mathématicien, chercheur et enseignant, notamment à l’Ecole polytechnique, rayonne à partir d’une question centrale : comment éduquer les enfants dans et pour une société véritablement démocratique ?

Les théories éducatives dominantes, selon lui, ont tendance à faire primer sur le savoir et l’étude des œuvres « une culture de l’authenticité, de l’expression de soi et de la communication ». L’enfant doit « construire ses savoirs ». Ce serait là, démocratiquement, respecter l’individu, son rythme, ses richesses propres : en lui permettant d’affirmer sa personnalité, sa différence, indépendamment des héritages chers aux… « héritiers », pour reprendre le mot de Pierre Bourdieu, et des vieilles contraintes formalistes.

Mais ce que Rey voit à l’œuvre dans ces conceptions pédagogiques, et dont il trouve confirmation dans de nombreux autres exemples, c’est, sous la volonté de respecter l’enfant et de rendre moins déterminantes les inégalités sociales, un glissement vers le fantasme de l’individu « auto-construit », qui célèbre une liberté entièrement fallacieuse.

C’est évidemment autour de la définition du concept de liberté que se noue le débat. La liberté, est-ce la liberté d’être spontanément soi ? Et, pour être soi, ne faut-il pas d’abord apprendre ce qu’est cet individu si chéri aujourd’hui ?

Rey, dans le droit-fil de tout un courant de pensée qui mène jusqu’aux travaux du juriste Pierre Legendre (1), affirme que l’individu ne peut accéder à une autonomie véritable sans se reconnaître lié : lié aux autres, lié à une société qui lui permettra d’exercer cette autonomie, lié à une histoire, lié à ses propres fantômes. Se croire « auto-référentiel », ce qu’impliqueraient les actuelles théories pédagogiques et, plus largement, le système de valeurs en cours, c’est nier la généalogie de la famille, du savoir, des institutions. Nier ce lien, c’est nier ses propres limites, limites qui seules définissent le champ où peut s’élaborer le sujet.

En d’autres termes, la liberté ne peut exister que sur fond de renoncement : elle ne commence à se déployer que quand des limites sont perçues et intégrées : la liberté individuelle, fondement de la démocratie, et condition de sa pérennité, implique que le citoyen se sache mortel fils de mortel, un parmi d’autres, refuse la loi du plus fort, accepte des règles qui permettront de vivre ensemble.

C’est donc la raison qui le conduit à ne pas s’en remettre à ses seules impulsions, afin de pouvoir, humain parmi les humains, contribuer à une histoire commune, et écrire sa propre histoire. C’est la raison qui lui fait comprendre que l’autre n’est pas une chose, mais un « je » comme lui, c’est à elle que l’être humain doit l’humanité qui le rend capable d’avoir des droits, pour paraphraser la merveilleuse expression de Rémi Brague (2). […]

[…] Chacun naît libre… Libre, oui, mais libre d’œuvrer à sa libération, qu’entravent les pulsions et les évidences. […]

[…] Ne pas reconnaître que « nul n’est à l’origine de soi », ne pas renoncer au rêve infantile et dangereux de toute-puissance, croire que se soumettre à ses désirs permet d’accomplir sa vérité, c’est oublier que, si l’on peut justement chercher à s’accomplir, c’est parce que la société, ses structures, ses limites, la loi, le permettent, et non parce que ce serait un droit « naturel » auquel la société ferait obstacle ; c’est oublier que c’est la raison qui, en écrivant des lois, s’est institutionnalisée, et a rendu possible l’autonomie de l’individu ; c’est oublier qu’on reçoit d’abord les lois, les interdits, les limites, avant de se les approprier, et que c’est ainsi que se pérennise l’institution sociale de la raison – indispensable à l’exercice de la liberté, intime et collective. […]


Evelyne Pieiller. Le Monde Diplomatique. Titre original : «Les facettes de l’individu empêtré dans l’individualisme ». Source (extrait)


  1. Lire, notamment, Pierre Legendre, La Fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits, Paris, 2000.
  2. Rémi Brague, La Loi de Dieu, Gallimard, Paris, 2005.