Étiquettes

Non avec cet article nous n’entendons pas faire l’apologie pour le mensonge et les rencontres « discrètes » juste analyser ce phénomène.

C’est à l’école, au travail ou chez des amis que la plupart des Français trouvent l’âme sœur. À cette liste s’ajoutent désormais les sites de rencontres.

Après les sites pionniers, Match, Meetic ou AdopteUnMec, place désormais aux applications mobiles et géolocalisées : Grindr, Tinder, Happn, Bumble, cafedunet.com., liaisontorride.com, …

Apparues aux États-Unis au milieu des années 1990, ces plates-formes se sont rapidement diffusées dans d’autres pays, dont la France. Les premiers sites destinés à un public français s’appellent Netclub.fr (1997) et Amoureux.com (1998).

Ils sont rapidement suivis par d’autres : un recensement de 2008 dénombrait pas moins de 1 045 services de rencontres francophones. Cette multiplication de l’offre témoigne de leur succès.

Une enquête menée en 2013 estimait que 18 % des personnes âgées de 18 à 65 ans avaient déjà utilisé un de ces sites, ce qui représentait environ un tiers des personnes célibataires, divorcées ou veuves.

L’émergence de ces outils a suscité de vives réactions. Ils ont été accusés d’encourager le « zapping relationnel (2)  » et même d’alimenter une « phobie de l’engagement (3)  ». Exposés à une offre importante de partenaires potentiels, les utilisateurs seraient poussés à adopter une attitude consumériste et constamment tentés de chercher « mieux » au lieu de construire une relation. Les rencontres en ligne auraient ainsi donné naissance à un véritable marché sexuel et affectif.

Ces critiques n’étonneront guère les historiens. À la fin du XIXe siècle, l’apparition des agences et des annonces matrimoniales a suscité des inquiétudes semblables. Les commentateurs de l’époque les accusaient de faire du mariage un commerce lucratif, et s’interrogeaient sur « la légalité autant que la moralité du “proxénétisme pour le bon motif” (4)  ». Le Chasseur français publie sa première annonce matrimoniale en 1892. Ce mensuel à destination du monde rural deviendra par la suite un des premiers journaux à ouvrir ses pages aux célibataires à la recherche de l’âme sœur. Le discrédit jeté sur ce nouveau mode de rencontre le condamne cependant à la marginalité. Au milieu des années 1980, moins de 1 % des Français avaient connu leur conjoint par ce biais, et une très large majorité des personnes excluaient totalement d’y avoir recours (5).

Ces services représentent aujourd’hui un marché florissant. Comme dans bien d’autres secteurs en développement, les nouveaux acteurs sont rapidement rachetés par les groupes dominants.

C’est le cas de Meetic et de Tinder, tous deux propriété de Match, lui-même détenu par un grand conglomérat d’entreprises, Interactive Corp (IAC), qui concentre un large portefeuille de marques supposément concurrentes. Coté en Bourse, ce groupe affichait en 2018 un chiffre d’affaires de près de 800 millions d’euros, dont 400 millions pour la seule filiale Match, avec une augmentation de 36 % par rapport à l’année précédente.

Les jeunes continuent de voir dans le couple un idéal de vie, même si les premières unions se nouent à des âges plus tardifs que par le passé. Et, si les séparations sont devenues plus courantes, il en va de même des remises en couple. L’amour n’est pas mort : ce sont les parcours affectifs qui sont devenus plus discontinus.

Le fait d’avoir connu deux relations amoureuses ou plus à l’âge de 25 ans est désormais courant : 36 % des femmes et 29 % des hommes nés entre 1978 et 1982 sont dans ce cas, alors qu’il s’agissait d’une expérience très minoritaire dans la génération des années 1950 (6 % et 9 %) (7).

La nouveauté réside ailleurs. L’attention accordée aux aspects les plus spectaculaires des sites et des applications — comme la masse des inscrits, la standardisation des profils ou les modalités de choix — conduit à passer à côté d’une caractéristique autrement plus significative : leur insularité.

Les rencontres en ligne se déroulent en dehors et souvent à l’insu des cercles de sociabilité. Elles opèrent à ce titre une rupture. Traditionnellement, les relations intimes se nouent dans des espaces de vie tels que les lieux de travail, d’études, de sortie ou de loisirs.

Avec les sites et les applications, la recherche de partenaires devient une affaire privée, que l’on mène dans un face-à-face discret avec son smartphone, à l’abri des regards environnants.


Marie Bergström. Le Monde Diplomatique. Titre original : « Amour et sexe à l’heure du numérique ». Source (extrait)


  1. « Étude des parcours individuels et conjugaux » (EPIC), Institut national d’études démographiques – institut national de la statistique et des études économiques, 2013-2014.
  2. Pascal Lardellier, Le Cœur Net. Célibat et amours sur le Web, Belin, coll. « Nouveaux mondes », Paris, 2004.
  3. Cf. par exemple Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, Seuil, Paris, 2012.
  4. Claire-Lise Gaillard, « Agence matrimoniale », dans Louis Faivre d’Arcier (sous la dir. de), Mariages, Éditions Olivétan, Lyon, 2017.
  5. Michel Bozon et François Héran, « La découverte du conjoint. II. Les scènes de rencontre dans l’espace social », Population, vol. 43, n° 1, Paris, janvier-février 1988.
  6. La seule exception concerne les unions formées sur le lieu de travail ou d’études, qui, comparées à celles issues des sites, ont plus de chances de réunir deux partenaires ayant des métiers ou des niveaux de diplôme semblables.
  7. Wilfried Rault et Arnaud Régnier-Loilier, « La première vie en couple. Évolutions récentes », Population & Sociétés, n° 521, Paris, avril 2015.
  8. Michel Bozon et Wilfried Rault, « De la sexualité au couple. L’espace des rencontres amoureuses pendant la jeunesse », Population, vol. 67, no 3, 2012.
  9. Olivier Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », Paris, 1990.
  10. Sonia Livingstone, Young People and New Media. Childhood and the Changing Media Environment, Sage, Londres, 2002.

 

————————————————–