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Le politologue Pierre Bréchon, l’un des coordinateurs dresse les principales conclusions de l’enquête, qui apportent un contrepoint aux analyses les plus pessimistes sur l’état de la société française.

  • La Croix : Votre enquête montre une grande continuité sur les valeurs des Français, qu’en est-il précisément ?

Pierre Bréchon : Contrairement aux opinions, qui dépendent fortement des contextes, les valeurs obéissent à des tendances lourdes, qui évoluent lentement. On entend beaucoup de discours pessimistes sur l’état de la société. Or, les tendances observées depuis quarante ans se poursuivent.

La montée du respect, de la tolérance à l’égard d’autrui se confirment et on observe des dynamiques de convergence entre les valeurs portées par différents groupes sociaux. De ce point de vue, la société française est moins fracturée qu’on pourrait le craindre. […]

Il est toutefois un domaine où les valeurs évoluent rapidement, celui des mœurs. Il se dégage là une forme de consensus sur le libéralisme. Qu’il s’agisse de la sexualité, du rapport au corps ou de l’euthanasie, la tolérance est aujourd’hui très majoritaire. […] Les gens estiment aujourd’hui que la tolérance est la première condition pour vivre ensemble : si je veux pouvoir faire ce que je veux dans ma vie privée, alors je dois accepter les choix des autres.

  • N’est-ce pas l’expression d’un individualisme, qui gagne et fragilise le commun ?

Sur ce point clé, il faut être précis. Nous ne parlons pas d’individualisme mais d’une « individualisation des valeurs », une révolution commencée dans les années 1970 et qui se poursuit toujours en 2018. La différence est très importante pour ne pas commettre de contresens.

L’individualisation est la grande tendance contemporaine, la matrice de l’évolution des valeurs en France et en Europe occidentale. On peut la définir comme la revendication de choix autonomes. […]

L’individualisme, c’est autre chose, c’est le chacun pour soi, l’égoïsme.

  • Une individualisation des valeurs qui marche avec le déclin des institutions ?

Tout à fait. Dans le champ politique, la défiance à l’égard des organisations constatée dans les vagues antérieures est largement confirmée et l’on voit monter une participation politique contestataire. Cela ne traduit pas un rejet de la démocratie mais des formes actuelles de la démocratie représentatives.

Les citoyens d’aujourd’hui sont moins conformistes que ceux d’avant, ils accordent moins spontanément leur confiance aux « élites ». Ce qu’exprime le mouvement des « gilets jaunes ». […]

  • Vos résultats sur la tolérance ne sont-ils pas contredits par la réalité des comportements ?

Nous ne dépeignons pas un monde bisounours. On voit bien monter une forte demande d’ordre dans l’espace public. Il y faut de l’ordre car, au même titre que la tolérance dans l’espace privé, elle est une condition de notre vivre ensemble. On observe ainsi un rejet à l’égard des incivilités, qu’il s’agisse de la fraude dans le métro ou de celle du fisc…

  • La décennie étudiée commence en 2008 avec la crise financière. Quel impact a-t-elle eu sur la valeur solidarité ?

Dans la précédente vague, 1998-2008, on observait une progression de l’individualisation et un individualisme stable. Cette fois-ci, l’individualisation [sociétale] continue de progresser mais l’individualisme régresse un peu. C’est l’un des points les plus importants de notre enquête : plus on est individualisé, moins on est individualiste.

Les hommes et les femmes porteurs de ces valeurs d’ouverture et de tolérance sont aussi ceux qui manifestent le plus le souci des autres. Alors que la crise aurait pu produire du repli sur soi, on observe une montée de la compassion et de l’altruisme, notamment parmi les jeunes générations. […]


Interview recueillie par Bernard Gorce. « La croix ». Titre original : « On observe chez les Français une montée de l’altruisme ». Source (extrait)